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WEEK-END INOUBLIABLE EN SYLVANIE

WEEK-END INOUBLIABLE EN SYLVANIE

(Ref : SM666 Code : H)

Avec quelle impatience ils l’avaient attendu leur court séjour de fin de semaine, Ed et Béa, deux quadras ex-tourtereaux de Montagny lès Corbeil ! Une véritable aubaine dénichée sur www.escapadespascheres.com, un site internet spécialisé dans le cassage, que dis-je, l’écrabouillage de prix. Pensez donc, un week-end pour deux dans un somptueux manoir du XIVème siècle, présenté comme le « petit Pierrefonds de la Sylvanie Orientale », avion, transit, repas, activités, piscine et hammam compris pour la ridicule somme de 99 dolros ! Pas question de laisser passer une affaire pareille… « Découvrez une nature sauvage et indomptée. Détendez-vous dans le cadre magnifique d’une demeure moyenâgeuse entièrement rénovée. Partagez la vie élégante et raffinée de la comtesse Erzébeth, figure ancestrale des Carpathes traditionnelles et chaleureuses. Profitez de la large palette d’activités : randonnées pédestres avec accompagnateur, accro-branches en totale sécurité, natation, escalade, rafting et canyoning. Sensations fortes garanties !!! » Un programme rendu particulièrement alléchant par une dizaine de photos de forêts, lacs, cascades et autres sites naturels baignés de soleil sur fond de ciel bleu sans le moindre nuage à l’horizon. Le château leur sembla aussi neuf et propret qu’un décor des studios Disney.

Emerveillés et certains d’avoir mis la main sur une proposition exceptionnelle, ils s’empressèrent de conclure immédiatement. L’offre ne durait que quarante-huit heures… Ed dégaina sans regret sa carte bleue. Pour la première fois depuis pas moins de cinq ans, ils allaient pouvoir s’offrir un voyage à l’étranger qui serait sûrement court mais dense et permettrait un véritable dépaysement et peut-être même un rapprochement pour ce couple devenu un peu plan-plan. Dix ans déjà qu’ils s’étaient dit « oui » devant Monsieur le Maire. Leur amour s’était concrétisé par la venue d’un enfant, une petite gamine maintenant âgée de huit ans, prénommée Shakira en l’honneur d’une chanteuse sud-américaine que tous deux idolâtraient à l’époque. Son éducation occupait à temps plein une Béa qui avait quelque peu assagi ses effusions d’amante pour mieux dispenser sans doute d’inépuisables réserves d’amour maternel. Bien qu’il soit en admiration devant sa petite chérie, Edouard, commis de cuisine dans un fast-food de la zone commerciale, se réjouissait que Shakira soit confiée un temps à sa grand-mère maternelle. Il caressait l’idée que ce court séjour puisse se transformer en escapade amoureuse et pourquoi pas en seconde lune de miel…

Moins de deux heures plus tard, ils reçurent un courriel de confirmation de la part du site www.escapadespascheres.com avec un descriptif complet écrit pour la plus grande partie en caractères minuscules. Ils retinrent surtout qu’ils avaient réservé (et réglé) un week-end pour deux au château d’Erzébeth (Sylvanie Orientale) du vendredi 13 au dimanche 15 novembre…

— Putain, Ed, mais t’es con quand même, attaqua Béatrice d’une voix mauvaise, t’aurais pu faire gaffe à la date !

Il faut préciser au passage que la brune et déjà enrobée mère de famille ne brillait ni par sa distinction ni par son élégance naturelle. Elle avait arrêté d’improbables études en 4ème, à l’âge de seize ans, sur un coup de ras le bol, avait zoné jusqu’à 18, bossé de-ci de-là comme serveuse dans des bars ou comme technicienne de surface dans une maison de retraite avant de pointer à Pôle-Emploi et finalement de profiter de son statut de parent isolé pour rester à la maison pour s’occuper exclusivement de son trésor, la petite Shakira qui, selon elle, chantait et dansait aussi bien sinon mieux que la grande.

— Bordel, qu’est-ce qu’elle a qui va pas, cette date ? Grogna Edouard qui avait hérité de ce prénom ridicule et désuet à cause d’un certain film d’horreur pendant la projection duquel ses parents s’étaient roulés leur première pelle. Sa mère avait été tellement effrayée par les griffes monstrueuses de l’homme aux mains d’argent qu’elle s’était blottie dans les bras musclés de son père, encore boutonneux à l’époque, lequel en avait aussitôt profité pour lui rouler un palot bien baveux et pour l’attirer dans son lit quelques jours plus tard, histoire de conclure en beauté une affaire qui démarrait sur les chapeaux de roues…

— Mais c’est une date de merde ! Martela Béatrice. Il fait toujours un temps pourri à cette époque de l’année…

— Peut-être pas en Sylvanie… (Aucun des deux n’avait idée où pouvait se trouver ce coin perdu d’un petit état oublié aux confins de l’Europe.) Regarde les photos… C’est plein de soleil, ces pays-là ! Il peut y avoir une belle arrière-saison… Va savoir…

— Qu’est-ce que tu peux être crétin parfois, soupira sa compagne.

— De toutes façons, à ce prix-là, on ne pouvait choisir que novembre, décembre ou janvier…

— Je me demande si tout ce truc n’est pas une grosse arnaque. Qu’est-ce que t’as pour 99 dolros de nos jours ?

— Sûr qu’ils vont pas nous faire voyager en classe affaires…

— … Et même pas en économique, ajouta Béa. Faudra nous attendre à un vieux charter pourri…

— On s’en fout, on est des durs, nous autres, des aventuriers, des routards. Un peu d’exotisme ne nous fait pas peur…

— Et là, regarde qu’est-ce que je lis : « Séjour dans une cabane dans les arbres » ? C’est quoi ce délire ? On ne dort même pas dans le château ?

— Pour les chambres à l’intérieur, il fallait lâcher cent dolros supplémentaires, avoua piteusement Ed.

— Toujours aussi radin, grommela entre ses dents une Béa furieuse.

Chez elle, dénoncer la pingrerie de son compagnon tournait à l’antienne. Elle la ressortait à tout moment avec une sorte de cruauté froide, histoire de rappeler sans cesse au pauvre Edouard qu’il n’était qu’un minable qui ne ramenait jamais assez de pognon à la maison. Elle oubliait royalement qu’avec ses diverses indemnités, elle-même contribuait encore moins que lui à leur commune subsistance…

— Mais j’ai cru te faire plaisir… Tu disais que tu rêvais de dormir dans une cabane en bois perchée au sommet d’un arbre…

— Ouais, mais pas en plein hiver !

— Allez, Béa, ne sois pas aussi pessimiste, l’encouragea Ed. On aura peut-être la chance d’avoir un peu de beau temps. Et, de toutes façons, on pourra profiter de toutes les activités proposées au château.

*

Le vol sur GaspAirlines, compagnie de charters tellement inconnue qu’ils se demandèrent si elle n’avait pas été créée juste pour eux et pour quelques minables dans leur genre, fut pire que ce que Béa, pourtant d’un naturel assez peu optimiste, avait imaginé. Personnel désagréable, tatillon, soupçonneux. Leurs sacs à dos furent pesés. Si celui d’Edouard convenait tout juste, celui de Béa dépassait de deux bons kilos le poids autorisé. Elle n’avait pas lésiné sur les produits de toilettes, quitte à casser l’échine de son malheureux compagnon qui avait la galanterie de lui servir de baudet.

— Tu vois, je te l’avais bien dit ! Tu n’aurais pas dû le bourrer autant ! Lui dit-il.

— Il me faut un minimum de trucs pour être présentable. On va dans un château, merde ! Tu ne voudrais pas être accompagnée par une souillon quand même !

L’agent d’accueil s’impatientait. Les autres passagers commençaient à s’énerver dans la file d’attente. « Que fait-on, Mademoiselle ? »

— Tu pourrais balancer quelques-uns de tes pots de crème, suggéra Ed.

— Même pas en rêve ! Du Gaétan Rocheux à plus de trente dolros l’unité !

Ils en furent quitte pour un supplément de bagages de 46 dolros. Cette escapade commençait fort ! Et à bord, ce ne fut pas mieux. Sièges crasseux, velours élimé et même déchiré par endroits. Service inférieur au minimum : ni revues, ni boissons. Rien. Il fallait payer pour tout même pour pouvoir aller soulager sa vessie…

Comment atterrirent-ils entiers sur la piste improbable de l’aéroport Stravol-Zoyiéwicz de Milliarest, seconde ville de Sylvanie ? Ils en eurent des sueurs froides, se cramponnèrent aux fauteuils et fermèrent les yeux tant l’appareil se mit à vibrer en produisant un bon lot de bruits étranges et effrayants. Ils s’attendaient presque à ce qu’il se désintègre en touchant le sol. Béa poussa des cris. Ed recommanda leur âme à Dieu et tous deux poussèrent un grand ouf de soulagement quand le vieil appareil déglingué et bon pour la casse fut enfin immobilisé sur le tarmac. L’aéroport avait tout du hangar post soviétique suant la tristesse et la désolation. Personne pour les accueillir.

— Pourtant le descriptif annonçait une prise en charge dès l’aéroport, s’étonna Ed.

— Tu vas voir que le transfert ne va pas être compris dans le forfait !

Ed appela le numéro vert du voyagiste par internet. Des relais électroniques le promenèrent de voix synthétiques en touche étoile jusqu’à l’abandonner en rase campagne quelque part entre la touche dièse et tapez deux…

— Impossible de les joindre, ces empaffés !

— Il ne nous reste plus qu’à prendre un taxi, suggéra Béatrice.

Ils en trouvèrent un qui stationnait le long du trottoir. Une vieille Opel Rekord des années 70, jaune canari, agrémentée de grandes taches de rouille avec un gros mamelouk à moustaches et à babouches éculées, nonchalamment adossé à la portière.

— Monsieur, est-ce que vous pourriez avoir l’amabilité de nous conduire au château de la Comtesse Erzébeth ? Lui demanda poliment Béa.

— Toi beaucoup chance, moi parler Franzouski, petite madame, Parisse, Tour Eiffel, fit le chauffeur bedonnant dans son marcel douteux en se fendant d’un grand sourire révélant une rangée de vilains chicots noirâtres.

— Alors, c’est OK ? Insista la touriste.

— Moi, pas aller plus loin Bikhatch. Limite syndicale… Après non.

— Et ce Bikhatch, c’est loin de notre château ?

— Non, pas loin… Deux trois verstes, pas plus !

— C’est quoi les verstes ? S’inquiéta Ed.

— Bof, verste c’est kilomètre kif-kif ! Les rassura l’homme en attrapant leurs sacs à dos comme s’il s’était agi de deux ballots de coton et en les balançant dans le coffre de son tombeau roulant. Ça sera 59 dolros. Payé before…

Après deux heures de route défoncée, il les déposa sur la place principale d’un patelin qui leur sembla sorti d’un western vaguement mexicain. Une dizaine de baraques en boue séchée peintes en blanc entourait une petite église avec son clocher à bulbe qui n’avait rien de sud-américain et tout de l’orthodoxe grec ou russe. Pas un véhicule à l’horizon, pas un chat dans les rues en cette fin d’après-midi sinistre. Le gros taxi posa leurs deux sacs par terre et leur dit : « Château Comtesse par là. Tout droit. Toujours Nord. Vous marcher un peu… » Il redémarra en les plantant là, seuls, paumés au milieu de nulle part dans le soir qui s’annonçait déjà.

— On va jamais arriver là-bas avant la nuit, se plaignit Béa.

Une grosse babouchka sans âge, toute vêtue de sombre avec un fichu à fleurs sur la tête, passa à leur portée. Ils essayèrent de l’interpeller et de l’intéresser à leur sort. Visiblement elle ne comprenait pas un traitre mot de français. Elle leur balança une réponse incompréhensible. Sans doute les envoyait-elle se faire cuire un œuf au diable vauvert, car elle leur tourna le dos et les laissa là. Quelques gamins pouilleux et déguenillés s’enfuirent à toutes jambes en les voyant passer. Un paysan tanné, juché sur une sorte de char à bœufs se contenta de leur envoyer un bras d’honneur à titre de réponse à leur demande d’aide. Béatrice qui ne doutait de rien se risqua à frapper à quelques portes qui restèrent hermétiquement closes. De quoi décourager les meilleures volontés.

— Pas trop accueillant, ce foutu trou à rats ! Commenta aigrement Ed.

— Quand je pense que la pub disait : « Après la Lituanie et la Croatie, venez découvrir les merveilleuses étendues naturelles de la Sylvanie. Rien que pour vous, l’immensité d’espaces dans leur pureté originelle. Des sensations inoubliables… Et patati et patata… »

— Ouais, ils parlaient de la nature, pas de ses habitants…

— On dirait que ces crétins n’ont jamais vu le moindre touriste…

Sac au dos, ils prirent la direction du nord en suivant une petite route de terre battue totalement dépourvue de circulation.

— Espérons que l’autre gros abruti nous a envoyé dans la bonne direction…

Le soir tombait de plus en plus. Il commençait même à faire vraiment froid. Ils arrivèrent dans une forêt de pins assez dense. Béatrice se plaignait de la faim et de la fatigue. Ils n’avaient rien avalé depuis le matin et rien trouvé à acheter au village. Ed serrait les dents et avançait écrasé sous le poids de l’énorme sac de Béa. Pour se donner du courage, il se répétait intérieurement que ce n’était qu’un mauvais moment à passer et qu’une fois parvenu au château, tout allait s’arranger.

— Tu crois que c’est encore loin ? Lui demanda sa compagne. Moi, je n’en peux plus. J’ai mal aux pieds… J’aime pas marcher… Et je crève la dalle, bordel !

— Il n’y avait pas la moindre boutique dans le patelin et ces idiots ne comprenaient rien à nos demandes…

— Putain, quelle idée de venir passer ses vacances dans un pays pourri comme ça ! Se lamentait Béa. Quelle organisation de merde ! Pas foutus de nous faire transiter convenablement de l’aéroport au lieu de séjour…

— Ne t’inquiète pas, ma chérie. Le gros nous a parlé de deux ou trois kilomètres… C’est pas le bout du monde… On devrait être arrivés dans un petit quart d’heure.

— Tu parles, Charles ! Je te parie qu’il nous a raconté des conneries. Les kilomètres et les verses je suis sûre que c’est pas pareil !

Au loin, des sortes d’aboiements furieux se firent entendre. Béatrice prit peur.

— Putain, des loups ! Manquait plus que ça, fit-elle.

— Mais non, les loups hurlent à la lune et les chiens aboient quand la caravane passe. Ce que tu entends, ce sont des aboiements…

— Il n’empêche que ça fout les jetons comme ça dans la nuit, fit Béatrice qui se mit à trembler de tous ses membres. Qu’est-ce qu’on va devenir dans cette forêt si une bande de loups ou de chiens errants nous tombe dessus ?

À croire qu’elle portait la poisse… Deux minutes plus tard, une meute hurlante les enserrait de toutes parts. Une bonne dizaine de molosses pas commodes, tous plus ou moins bâtards de bergers allemands et autres dobermans ou rottweilers avait formé autour d’eux un cercle hostile, babines retroussées, crocs bien visibles… Adossés au tronc d’un grand pin, les deux touristes croyaient leur dernière heure venue. Tous ces abominables clébards allaient leur sauter à la gorge et les mettre en charpie d’une seconde à l’autre. Ils ne pourraient faire autre chose que de succomber sous le nombre. Ils furent soulagés quand ils aperçurent une patrouille d’une douzaine de soldats en uniformes verdâtres avec de vieux fusils à l’épaule. Ceux-ci calmèrent immédiatement les canidés et adressèrent la parole aux deux naufragés de la forêt dans leur incompréhensible jargon. Ed essaya de leur expliquer qu’ils étaient des touristes essayant de rejoindre pédibus jambus leur lieu de villégiature. Dialogue de sourds. Alors il se résigna à sortir les rares mots d’anglais qu’il connaissait et ce fut pire.

— CHPION ! Brailla un des soldats.

— CIA, da, fit un autre.

— Pas CIA, FRANCAIS ! Lança Ed espérant les mettre en confiance.

— Froncé ? Répéta un soldat sans comprendre.

— Oui, Franzouski !!! intervint Béa.

— PAPIR ! Gueula alors un bidasse qui semblait un peu moins sot que les autres.

— Passaporté, précisa un autre, visa !

Les deux touristes exhibèrent tout ce qu’ils trouvèrent comme pièces d’identité et pour faire bonne mesure, ils y ajoutèrent les documents du site de voyages, espérant prouver leur qualité de touristes. Les soldats les examinaient attentivement dans le faisceau d’une torche électrique. Ils lisaient, relisaient, se passaient les papiers les uns aux autres. À se demander s’ils savaient vraiment lire. Au bout d’un moment, ils prirent une décision. Ils poussèrent le couple vers l’avant et les entrainèrent avec eux en les serrant de près. Après une demi-heure de marche plutôt forcée, ils arrivèrent enfin dans une clairière occupée par un petit camp militaire qui ne payait pas de mine. Quatre baraquements de planches grisâtres en occupaient le centre. Une enceinte de fil de fer barbelés formait un vaste rectangle dont les angles étaient marqués par autant de miradors. La petite troupe franchit le portail et passa le poste de garde. Les chiens rejoignirent leur chenil, les soldats leurs baraquements respectifs et les deux touristes se retrouvèrent dans un petit bureau face au commandant Schmerzkopf (c’est le nom sous lequel il se présenta), un grand gaillard barbu à l’air sévère qui se mit, lui aussi, à longuement examiner leurs papiers sans daigner leur adresser la parole.

— Nous ne comprenons pas pourquoi vos hommes nous ont arrêtés, commença Ed. Nous ne sommes que de simples touristes. Nous étions en route pour rejoindre le château de la Comtesse Erzébeth, laquelle doit nous attendre à l’heure qu’il est…

— Erzébeth ? Erzbeth ??? répéta l’autre comme pour trouver un sens à toute cette histoire. Aqui, Military Zone. Danger. Minen. Verboten passer, daigna-t-il leur lancer en mélangeant plusieurs idiomes comme pour en créer un nouveau, plus original. You quoi faire here ?

— Nous, touristes, répondit Ed pour se mettre à ce diapason cosmopolite.

— Kein touriste Sylvania ! Nada ! Wouallouh !

— Si, nous voyageurs. Nous manger, boire, dormir, faire des photos…

— Photographia ! Répéta le commandant très agacé. Verboten, photos ! Prohibited ! Toi chpion CIA, Mossad !!!

— Non, pas espion, pas CIA, pas Mossad ! Juste touriste français ! Insista Ed.

— Franzouski, corrigea immédiatement Béa.

— Da. Franzouski… Parisse… Tour Eiffel… Pigalle… Petites Madames…, fit l’autre avec une sorte de début d’intérêt.

— Oui, c’est ça ! Paris, Champs Elysées… France… Frankreich !!!

— Franzouski, nicht gut ! Guerre toujours… Bombes… OTAN… Ach, schweinehund !

Et il s’en tint là. Sur un signe de lui, un soldat leur fit quitter le bureau et les attacha avec des menottes à un radiateur du couloir.

— Nous voilà bien, commenta Béa. Comme premier jour de vacances, c’est vraiment réussi. Evidemment, tu aurais été moins radin, on aurait pas pris un truc bradé aussi bidon que ça…

Edouard ne répondit même pas. Il ruminait de sombres pensées et n’écoutait même plus sa compagne qui parlait de consulat, d’ambassade, d’avocat et de traducteur, autant de solutions qui sonnaient comme une agitation absurde dans le contexte peu civilisé de ce trou du cul du monde.

En fait, ils ne patientèrent que deux heures sur leur banc de bois. Un homme grand et maigre, à la mine blafarde, vêtu d’un long manteau de cuir noir style KGB années 50 et chaussé de bottes cavalières se présenta au poste. « Moi Tudor Kosma. Factotum Comtesse Erzbeth. Venir délivrer vous. Excuser absence. Voiture panne. Vous suivre moi. » Deux bidasses à moitié endormis les détachèrent de leur radiateur et les raccompagnèrent à la grille sans un mot d’excuse. Une antique calèche tirée par un cheval gris attendait non loin du poste de garde.

Dix minutes plus tard, l’attelage se présentait devant le pont-levis du château qui ne ressemblait pas vraiment à la photo qu’ils avaient admirée sur le site. Plus vétuste, plus sombre et nettement plus sinistre. Moins net et moins propre également. Une eau noire et verdâtre stagnait dans les douves. Des nuées de corbeaux de belle taille voletaient d’une tour à l’autre en poussant des croassements à glacer le sang. Une lune blanche et froide éclairait cette scène d’arrivée plutôt inquiétante.

— Ce vieux château branlant ne me dit rien de bon, fit Béa.

— Arrête de râler ! Tu devrais être contente… Nous voilà enfin arrivés… Le cauchemar est terminé… Tout va rentrer dans l’ordre.

— Ici château comtesse Erzbeth. Historique. Très vieux. Tout authentique, leur expliqua Tudor avant de sortir de sa poche un petit sifflet de cuivre dont il tira une note suraiguë.

En réponse, le pont-levis s’abaissa lentement au bout de deux grosses chaînes qui grincèrent de façon sinistre. La carriole pénétra dans une cour intérieure de fort belle taille. Tudor entraina les visiteurs vers la réception, seul lieu éclairé de l’immense édifice.

— Tard arrivés, leur dit-il en leur montrant du doigt une grosse horloge comtoise qui marquait onze heures et quart. Tout le monde dormir. Difficile caser vous…

— On ne pourrait pas manger un petit quelque chose ? Réclama Béa que les émotions du voyage n’avaient pas privée d’appétit.

— Services 12 to 13 et 18 to 19. Ni avant, ni après. Cuisines fermées now. Sorry very. Comtesse très stricte sur heures. Breakfast 7 to 9 only. Vous on time ! Sinon nada ! Capicce ?

Et il leur montra le chemin de l’escalier monumental qui occupait une grande partie du hall d’entrée. « Par ici, Ladies and Gentlemen », leur fit-il sur un ton qu’il croyait classieux.

— Mais, n’avions-nous pas réservé un lodge dans les arbres ? S’étonna Béatrice alors qu’ils en étaient déjà à trois étages et que l’escalier commençait à devenir de plus en plus étroit et de moins en moins majestueux.

— Moi, pas savoir. Opérateur toujours overbooker. Moins cher. Plus de monde. Vous mettre où nous pouvoir.

Parvenus au sixième niveau, l’escalier semblait ne pas aller plus loin. « Tout complet. Place grenier. Just one night. Vous arriver retard… » Il détacha une échelle de bois plaquée au mur, l’installa sous une trappe, y grimpa en les encourageant à le suivre : « Très agréable hauteur. Vous venir. Confort. Sensations beaucoup… »

Ed et Béa se lancèrent un regard des plus navrés et finirent par s’exécuter en soupirant. L’échelle franchie, ils découvrirent un grenier obscur encombré de tout un bric à brac de vieux meubles poussiéreux, de coffres et autres objets abandonnés depuis Mathusalem. Enfin n’en purent-ils distinguer qu’une petite partie à la lueur du fanal amené par Tudor.

— Mais c’est indigne ! S’écria Ed.

— Provisoire, fit l’autre. Demain mieux. Vous dormir là ! Et il leur montra une paillasse composée d’une litière de fougères séchées recouverte de deux couvertures d’un vilain kaki très militaire. Vous bien dormir ici ! Très calme ! Moi chercher quoi manger… Et il disparut dans la nuit presque sans bruit.

— Qu’est-ce que c’est que ce truc ? Demanda Béa en s’allongeant sur cette couche rustique.

— Pour un quatre étoiles, c’est plutôt minable, reconnut Ed qui eut droit au énième couplet sur son avarice qui les avait embarqués dans la galère d’un voyage en solde…

Quelques minutes plus tard, leur cicérone revint avec un gros morceau de pain noir et une carafe d’eau claire. « Rien trouvé de plus. Désolé. Gut Appétite ! » Et il les abandonna définitivement en se glissant à nouveau par la trappe. Les deux touristes grignotèrent tristement leur vieux quignon tout sec. Ils le firent passer avec quelques rasades d’une eau qui leur sembla avoir un arrière-goût de vase. À croire qu’elle venait directement des douves. Sans plus attendre, ils se couchèrent. Ed éteignit la lampe. À peine la tête posée sur l’oreiller douteux, Béa s’endormit du sommeil du juste comme on dit. Ed lui enviait cette capacité à tomber aussi rapidement dans les bras de Morphée. Lui, n’en était pas capable, surtout lorsqu’il se trouvait dans un lieu inconnu. Il n’arrivait jamais facilement à trouver le sommeil. Un fort long moment, il resta couché sur le dos à l’attendre. Bientôt il sentit comme des courants d’air froid, eut l’impression d’une présence pas très discrète puis crut distinguer de très légers geignements. Et toujours des craquements, des grincements et toutes sortes de bruits sinistres. Il se raisonna en se disant que, dans un si vieux bâtiment, il était parfaitement normal d’entendre tout cela la nuit. Le château vivait et voilà tout ! Il finit par sombrer dans l’inconscience sans vraiment s’en rendre compte. Il eut l’impression de n’avoir dormi que cinq minutes quand il fut réveillé en sursaut par Béa qui poussait des cris perçants. Elle s’était dressée sur sa couche et le secouait comme un prunier.

— Putain, réveille-toi, Edouard ! Y a quelqu’un ! J’ai peur…

— Dors, grogna l’autre. À part nous, y a personne que j’te dis.

— Si, si, j’ai senti quelque chose sur mon cou… Comme une piqure… J’ai hurlé. Ça l’a fait se barrer.

Il alluma le fanal, régla la flamme au plus haut et répandit un peu de lumière à quelques pas autour de leur paillasse. Rien en dehors des vieilleries. Il regarda sa montre. Elle marquait 3h 12.

— Là, tu vois bien qu’il n’y a personne, fit-il pour la calmer.

— Ça a commencé par un courant d’air glacé puis j’ai entendu des bruits bizarres…

— Moi aussi. C’est toujours comme ça dans une vieille baraque… Pas de quoi s’affoler…

— La chose s’est approchée de moi. Le froid m’a saisi au niveau du cou et j’ai senti comme une piqure. Regarde. Là. C’est douloureux.

Ed approcha la lumière de l’endroit qu’elle lui montrait en soulevant la masse de ses cheveux bruns. « À cet endroit précis. Ça me pique, ça me gratte, ça me démange. Tu dois bien voir quelque chose quand même ? »

— Bof, juste une petite cloque, rien de plus. Tu auras été piquée par un moustique ou par une araignée. Pas de quoi réveiller tout le monde ! Allez, rendors-toi !

Et il éteignit la lampe à pétrole. Dans cette obscurité qui leur semblait hostile, ils n’eurent plus qu’à chercher le sommeil sans grand espoir de le trouver.

*

Le lendemain matin, aux premières lueurs de l’aube, ils quittèrent sans regret leur tanière du septième étage sans ascenseur et se retrouvèrent bons premiers à la salle à manger du rez-de-chaussée. Tudor apparut tout à la fois étonné et fâché de les trouver là si tôt.

— Restaurant fermé. Closed. Trop tôt, leur expliqua-t-il. Servir 7/9. Only. Comtesse très stricte sur horaires.

— Nous attendre ici, répondit Ed en imitant le langage un peu particulier du Sylvanien.

— Dormi bien ? Leur demanda l’homme en alla s’asseoir derrière le comptoir.

— Une nuit de merde, oui ! Fit Béa. J’ai été attaquée par je ne sais trop quoi !

— Elle a dû être piquée par un moustique, Monsieur… précisa Ed histoire de minimiser.

— Beaucoup moustiques ici, admit Tudor. Fossés, marécages, eau croupie partout…

— Vous auriez pu nous installer ailleurs que dans ce grenier infect, se plaignit Béatrice.

— Sorry. Seul endroit possible. Bon lit confortable.

— Confortable, confortable, c’est vite dit quand même…

— Franzouski difficile. Franzouski, enfant gâté. Jamais content. Chez la Comtesse, toujours sensations fortes garanties !!!

Et la discussion s’arrêta là.

À sept heures précises, Tudor disposa quelques bols ébréchés sur les tables du petit déjeuner. Puis il apporta une sorte de pichet de grès contenant un liquide brûlant, une miche de pain noir dont il coupa de grosses tranches et un petit pot rempli avec un truc blanchâtre qui ne pouvait en aucun cas être pris pour du beurre.

— Qu’est-ce que c’est que ce petit déj’ de merde ? Explosa Béa après avoir versé dans son bol une sorte de tisane jaunâtre peu appétissante.

— Ça, « kloupitsch », crut judicieux d’expliquer Tudor. Farine d’orge, de gland et autres céréales torréfiées. Bien meilleur que café. Plus sain pour santé vous. Tradition Sylvania.

— Mais c’est infect ! Se plaignit Ed. Ça sent une odeur bizarre…

— Goûtez ! Très bon…

— Et cette graisse, on dirait du saindoux…

— Mettre sur tartines. Mélange gras canard, oie, porc et autres bêtes. Tradition Sylvania aussi. Très bon pour santé vous.

— Et le jus d’orange ? Et les croissants ? Et les viennoiseries ? Et la confiture ? Où sont-ils ?Réclama Béa.

— Franzouski difficile, capricieux, grommela leur hôte en ne voulant rien entendre de plus.

D’autres résidents arrivèrent peu à peu. Tous semblaient habitués à cette nourriture étrange. Une quinquagénaire aux cheveux courts et à l’allure sportive vint s’asseoir à leur table et se mit à tartiner de bon coeur.

— Ça c’est un vrai petit déjeuner ! Leur lança-t-elle. Gouteux, roboratif ! Ça change de toutes les saletés qu’on nous fait manger chez nous. Les Sylvaniens savent ce qui est bon…

— Parce que vous trouvez bons cette espèce d’eau chaude qui pue la pisse, ce bloc de béton qu’ils osent appeler pain et cette graisse d’oie rance qui lève le cœur ?

La femme les regarda sans bien comprendre cette véhémence qui lui semblait totalement déplacée. « Vous vous y ferez, mes mignons, vous vous y ferez… »

Comme il n’y avait pas d’activité particulière prévue pour la matinée, ils restèrent dans la cour intérieure du château à regarder travailler les employés de la résidence et à attendre l’heure du déjeuner.

— Quelle déception ! Fit Béa. Et toi, tu restes là, comme ça… Tu ne dis rien. Tu trouves normal un accueil pareil ? Une paillasse dans un grenier ? Un coup de lavasse et un bout de pain dur comme petit déjeuner ?

— Non, bien sûr. Dès que nous pourrons rencontrer la patronne des lieux, nous nous plaindrons.

— Pas question de dormir une nuit de plus dans ce grenier maudit. Je ne sais pas par quoi j’ai été piquée, mais je peux te dire que ça m’a fait un mal de chien.

Maintenant son cou portait une marque bien nette. Déjà enflée et un peu rouge.

— Ça se voit un peu, reconnut Ed. Mais je maintiens que c’est une bestiole qui t’a fait ça.

— Une bestiole ou autre chose…

— Tu penses à quoi ? À un vampire ? Moi, je n’y crois pas une seconde. Tu aurais la marque des crocs sur ta gorge et pas une petite cloque de rien du tout.

Béa sembla déçue. Ils restèrent toute la matinée à visiter le château, à découvrir la vue depuis le chemin de ronde mais ne trouvèrent ni piscine, ni hammam. Un instant, ils se crurent victimes d’une publicité mensongère mais se réconfortèrent en pensant que ces équipements se trouvaient peut-être dans un autre endroit. À midi pile, la cloche sonna. Ils se dirigèrent vers le lieu improprement appelé restaurant. Réfectoire aurait été un terme plus adéquat. Quelques longues tables de monastère, des bancs et des pensionnaires mangeant tous ensemble une soupe aux choux et au vermicelle digne du menu de carême d’une abbaye de trappistes. Voyant les autres convives ne faire aucun commentaire négatif et même apprécier ce nouveau brouet clair, ni Ed ni Béa ne se permirent la moindre critique. Le repas se poursuivit par un plat de riz bouilli et un yaourt maison. Une compote de pommes sans sucre ni édulcorant fit office de dessert. De quoi se remplir l’estomac sans grand plaisir gustatif.

L’après-midi fut occupée par une longue marche dans les environs sous la houlette d’un guide local qui ne fit aucun effort pour parler un français même approximatif. Nos deux touristes eurent l’impression qu’on les faisait marcher pour marcher. La randonnée pédestre n’était pas leur truc. Ils n’apprécièrent ni la fraîcheur des bois, ni la beauté des ruisseaux et ne s’extasièrent même pas quand le groupe débusqua un chevreuil au détour d’un chemin.

De retour au château, il était déjà l’heure du repas du soir. Même menu qu’au petit déjeuner : ersatz de café, pain noir et graisse d’oie. Avec une variante quand même. Un petit morceau de tome de brebis séchée presque aussi dure que la pierre. Béatrice ne put que récriminer : « C’est complètement nul, cette bouffe ! Et le frometon est dégueulasse… »

— Sans doute n’êtes-vous pas habituée aux produits du terroir, 100% bios et naturels, Madame, lui lança doctement un convive entre deux âges. Il n’y a rien de meilleur pour conserver la forme !

— Je sais quand même quand un truc est bon ou mauvais, rétorqua Béa. Si je vous dis que c’est de la merde, c’est que c’en est ! Point barre !

— Si vous n’êtes pas satisfaite des menus, vous pouvez toujours vous plaindre à la direction. Et ça tombe bien. Voilà Madame la Comtesse Erzbeth qui arrive, ajouta-t-il en lui montrant d’un coup de menton une assez forte femme qui faisait une entrée royale, la cravache à la main, vêtue en amazone, enfin, en cavalière de concours complet. Veste courte, jodhpurs, bottes hautes et bombe sous le bras, elle passait de table en table, très souriante, car elle ne recevait que des compliments.

— Très agréable cette randonnée de l’après-midi. Quelle chance de ne pas avoir eu de pluie ! Quels beaux paysages ! Quelle nature magnifique !

— Accompagnateur montrer vous cascades ?

— Oui, c’était… grandiose…

— Vous pas oublier photo ? Les taquina-t-elle.

— Oh, non ! Nous avons mitraillé tous azimuts…

— Nourriture convient vous ?

— C’est parfait ! Mon mari et moi apprécions beaucoup de goûter les spécialités locales. Elles sont souvent délicieuses, étonnantes, surprenantes. Ça change de la nourriture standardisée, de la malbouffe qu’on nous propose partout…

— Nous Sylvania, fidèles tradition…

Quand elle arriva à la table du couple, ce fut un tout autre son de cloche. Mais elle ne se démonta pas. « Nourriture pas partie concept. Habituer vous. Vous choisir séjour thème. Chez Comtesse Erzbeth, tout inoubliable ! Rien que sensations fortes ! »

— Oui, mais pour la chambre. Pas question de nous faire dormir une nuit de plus dans votre immonde grenier…

— Pas immonde… Confort moyen… Vous profiter… Faire kwili-kwili… Là, suçon… ricana Erzbeth sur un ton égrillard.

— Pas de quoi rigoler, fit Béa. J’ai été mordue, oui ! Et je ne sais pas par qui, ni par quoi !

— Cabane disponible tonight. Tudor montrer vous.

Et elle passa à la table suivante.

Après le repas, ils découvrirent leur nouveau chez eux. Une cabane de six mètres carrés accrochée aux branches d’un des grands chênes centenaires du parc. On y accédait par un vieil escalier de bois vermoulu. L’intérieur leur sembla minuscule, humide et fort peu agréable surtout en raison de la forte odeur de moisi qui y régnait. L’aménagement était réduit au strict minimum. Paillasse du même style que celle du grenier. Une lampe à pétrole, un broc d’eau et une cuvette. Bien entendu, ni électricité, ni sanitaires, ni eau courante, ni télévision, ni aucun des gadgets habituels comme internet ou comme une chaîne hi-fi ou même la plus modeste radio.

— On n’en a pas pour notre argent, grinça Béa.

— Le principal c’est qu’on dorme tranquille, répondit Ed.

Mais ce ne fut pas vraiment le cas. Toutes sortes de bruits d’animaux, hululements de chouettes, aboiements de chiens et autres cris de chats-huants voire de loups retardèrent le moment de leur endormissement. Ils restèrent moins de trois heures dans les bras de Morphée et furent réveillés par la pluie qui se mit à tomber à seaux. Et là, ils s’aperçurent que le toit de chaume et de branchages qui protégeait leur petite cabane était loin d’être étanche. Ça se mit très vite à dégouliner partout et jusque sur leur paillasse. Ils passèrent donc le reste de la nuit debout, plaqués contre le tronc du gros chêne, seul endroit où ils se trouvaient relativement au sec. Bien qu’ayant enfilé tout ce qu’ils avaient amené comme vêtements, ils grelottaient et se sentaient trempés. C’est avec soulagement qu’ils virent les premières lueurs du jour apparaître à l’horizon et la pluie cesser.

Après un petit déjeuner qui leur sembla de plus en plus infect – la graisse d’oie passait de moins en moins bien – ils voulurent à nouveau interpeller leur hôtesse. Mais celle-ci avait réponse à tout.

— Si vous vouloir plus confort pas prendre cabane dans arbre…

— La moindre des choses, c’est qu’elle ne prenne pas l’eau, voulut argumenter Ed.

— Cabane rustique. Amusant vous se réveiller avec pluie ! Non ? Au château toujours sensations fortes !

— On en a plus que marre de vos sensations fortes ! Brailla Béatrice. On ne passera pas une nuit de plus dans votre gourbi ! Y en a ras le bol, bordel !

— Dommage… Aujourd’hui accro-branches. Grimpage arbres, pont singe, tyrolienne…

— Vos activités à la gomme, vous pouvez vous les coller là où je pense ! Explosa Béa. Ramenez-nous immédiatement à l’aéroport ! La plaisanterie a assez duré ! On veut repartir tout de suite !

— Franzouski difficile, Franzouski capricieux, Franzouski jamais content, lança la Comtesse avec un grand soupir.

— Nous partir maintenant ! Ordonna Ed qui trouvait plus efficace de parler comme son interlocutrice.

— Pas possible. Respecter programme. Vous rester.

Pendant cette orageuse discussion, le réfectoire s’était vidé peu à peu. Tudor et trois autres employés vinrent prêter main forte à leur patronne. Sans leur demander leur avis, ils prirent Ed et Béa par les bras et, les soulevant presque du sol, ils les descendirent dans les caves du château. Béa fit connaissance avec la paille humide d’un cachot qu’elle partagea avec une dizaine de rats qui lui firent regretter le grenier aux bestioles et même la cabane inondée… Quant au pauvre Ed, il se retrouva enchaîné par les chevilles et les poignets au mur d’une espèce de salle de torture qui le remplit d’effroi. La comtesse sylvanienne les quitta en ricanant : « Sensations fortes, pétites franzouskis, sensations fortes garanties ! »

Ainsi se passa la majeure partie de la journée du dimanche, dernier jour de leur week-end inoubliable. Edouard put tout à loisir examiner les appareils alentour en se demandant à quoi chacun pouvait servir et en redoutant ce qui risquait d’arriver si ces gens revenaient avec de mauvaises intentions. Mais il ne se passa rien de cette sorte. Quand elle revint avec ses acolytes, la Comtesse se contenta de le faire détacher et de le faire grimper, poignets liés, tout en haut du chemin de ronde.

— Et maintenant, annonça-t-elle sur le ton d’un Monsieur Loyal de cirque, le grand saut dans le vide ! Vieille tradition Sylvania, lancer gens déplaisants dans douves. Regarde en bas, Franzouski ! Pas eau !

Ed se pencha et aperçut juste en dessous de lui une dizaine d’employés déguisés en soldats moyenâgeux tenant fermement au poing qui une pique, qui une lance, qui une hallebarde, fer dirigé vers le haut.

— Vous n’allez tout de même pas me balancer sur eux ? S’inquiéta Edouard. Ce serait carrément un assassinat !

— Franzouski toi bientôt percé de partout.

Et, sur un signe de cette psychopathe, Tudor lui banda les yeux et le maintint sur une plateforme de bois quelques instants qui lui parurent durer une éternité.

— Pas oublier pétite Franzouski. Château Comtesse Erzbeth toujours, toujours sensations fortes… Très fortes… Week-end inoubliable ! Ha, ha, ha !!!

Il se sentit soulevé de terre et balancé sans ménagement dans le vide. Il ne put retenir un hurlement, attendant le choc monstrueux qui ne se produisit pas. À son immense surprise, l’atterrissage s’effectua en douceur. Ces monstres avaient tendu un filet semblable à celui qu’utilisent les gens du cirque pour sécuriser leurs acrobates et leurs trapézistes. Il crut que son cœur allait exploser tant l’émotion avait été forte. Il rebondit une fois, puis deux, puis trois. Des mains brutales le récupérèrent comme un paquet. Il se retrouva couché dans le coffre d’une voiture automobile et bientôt rejoint par sa compagne tout aussi saucissonnée que lui-même.

— Tu parles d’un séjour de rêve ! Les rats ont essayé de me bouffer, se plaignit Béa.

— Et moi, j’ai échappé d’un cheveu à la mort…

Trois heures de route brinquebalante. Puis l’aéroport. Un avion aussi vétuste et aussi mal entretenu qu’à l’aller et enfin le retour au bercail dans les cris et les récriminations. Le refrain et les couplets de la chanson de l’avarice et de la radinerie tournèrent en boucle. Pour la nouvelle lune de miel, c’était raté.

— Je ne comprends toujours pas comment on peut proposer aux gens des séjours de rêve qui ne sont en fait que de pures galères… déclara Béatrice à son arrivée au pays.

Pour en avoir le cœur net, elle appela un peu plus tard le prestataire de services et, ô merveille, réussit à dénicher un humain au bout du fil. Une charmante hôtesse qui lui expliqua calmement que le week-end inoubliable en Sylvanie était un séjour tout à fait particulier. Qu’il avait pour thème et principal intérêt… l’HUMILIATION, d’où le code H sous l’intitulé, suivi d’un astérisque qui renvoyait aux microscopiques lignes explicatives que Béa et Ed avaient négligées… Le voyage faisait partie d’un ensemble de propositions SM, c’est-à-dire sadomasochistes et visait un public un peu particulier. Pour faire simple, les gens partaient chez la Comtesse pour en baver un max et c’était du dernier chic… Enfin pour certains.

— Ce week-end est très demandé. Vous n’avez pris que la formule de base, mais nous proposons également toutes sortes d’options encore plus émoustillantes comme de véritables séances de tortures, de fouettage, de suspension… Votre mari a eu droit à un petit séjour dans la salle des supplices, mais sans vraiment en profiter bien sûr…

— Ce salaud est tellement pingre qu’il n’avait pris aucune option, fit Béatrice déçue. Ah, si j’avais su, j’aurais bien mis au bout pour avoir le droit de te voir torturé et fouetté au sang. Ah, avec moi, je t’en aurais fait subir un max ! Tu ne méritais rien d’autre, foutu enfoiré !

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