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TOUTE LA SAGESSE DU MONDE

Quand Dexter McAlistair frappa ce matin-là à la porte du pavillon du professeur Anger, il pensait que l’affaire qui l’amenait serait rondement menée. Un prof. Des bouquins. La routine. Ce genre de personnage ne posait jamais de problème quand il s’agissait de dispenser le savoir. Employé au Ministère de la Culture de l’Impérium Galactique Universel, (le MCIGU), Dexter avait pour mission de retrouver des ouvrages rares pour les numériser dans le cadre d’une vaste opération de dématérialisation générale des bibliothèques et de démocratisation citoyenne des connaissances. Il était très fier de son rôle. Grâce à lui et à quelques centaines de ses collègues, fonctionnaires intègres autant que dévoués, la culture, les arts, les sciences, en un mot toute la sagesse du monde allait enfin être à la disposition de tout un chacun ! La porte s’ouvrit. Il fut un peu surpris de se retrouver face à un petit homme chauve, bedonnant et au regard bleu plein de douceur derrière les verres bleutés de ses petites bésicles rondes.

— Inspecteur McAlistair du MCIGU. Nos services estiment que vous détenez un certain nombre d’ouvrages susceptibles de les intéresser, commença-t-il alors qu’Anger l’introduisait dans un salon cossu meublé de fauteuils, tapis et buffets anciens, mais ne comportant bizarrement pas le moindre livre.

— Voyez par vous-même. Je viens de me séparer de ma bibliothèque généraliste. Toute ma vie a gravité autour du livre. Mais maintenant que je ne suis plus très loin de la fin, j’ai décidé de m’en libérer… Lire, lire, toujours lire… Etre envahi de bouquins… Les voir monter à l’assaut des murs… Ne plus savoir qu’en faire… (Il poussa un soupir à fendre l’âme) Vous les fréquentez, Monsieur… comment au fait ?

— McAlistair.

— Vous savez combien ils sont exigeants. J’ai décidé de changer de cap. Vivre tout simplement. Il en est grand temps, ne croyez-vous pas ?

— Un homme tel que vous, professeur Nathanaël S.Anger, agrégé de philologie et sémantique appliquée, expert en linguistique sumérienne, qui ne lirait plus, qui ne possèderait plus aucun ouvrage… Je ne peux y croire !

Le petit homme ne daigna pas répondre. Il tourna le dos à son visiteur, dirigea son regard vers les érables rougeoyants de Chestnut Lane et déclara d’une voix très calme : « Aussi vrai que je ne suis pas certain d’être tout à fait vivant, les livres eux, contiennent toute l’énergie, tous les rêves, tout le passé et tout l’avenir du monde. Savoir, c’est pouvoir, Monsieur McAlistair. Mais je n’apprends rien à une personne qui passe son temps à les traquer jusque dans leurs cachettes les plus secrètes…

— C’est pour la bonne cause, Professeur, vous le savez bien et je ne doute pas qu’il vous tienne à cœur de collaborer.

— « La bonne cause »… C’est toujours ce qu’on dit… Mais vous arrivez un peu tard, j’ai pratiquement tout vendu à un bouquiniste !

— Ce professionnel a fait preuve d’esprit citoyen. Il nous a immédiatement informés de cette tractation. Nous avons déjà pu récupérer votre « Grand Alfred », votre « Gapus » et votre « Livre des morts népalais », une pièce unique, papyrus et peau de yack…

— Oui, j’ai eu un peu de peine à m’en séparer. Mais ce n’étaient qu’œuvres mineures et sans grande importance. Certains ouvrages sont nettement plus inquiétants… Plus dangereux… Vous devez savoir cela, Monsieur McAlistair ?

Le numériseur ministériel resta un moment silencieux à considérer ce petit homme qui ne lui facilitait pas la tâche. S’il l’avait rencontré sans avoir auparavant pris amples renseignements sur lui, il l’aurait immédiatement classé dans la catégorie « Azimutés, doux dingues et autres zigotos peu recommandables ».

— Pour résumer, vous vous êtes débarrassé de la quasi-totalité de votre bibliothèque…

— 25 000 ouvrages pour 225 dolros.

— Cela fait peu par bouquin. Nous aurions pu vous proposer nettement plus…

— Moins d’un centime par titre, en effet. Mais il faut bien manger tous les jours. Depuis qu’Orhkam-Ford, mon ancienne université a été déclarée en faillite, j’ai dit adieu à toute retraite. J’avoue néanmoins que vendre ma bibliothèque m’a été beaucoup plus pénible que de me séparer de mon Hummer.

— Je vous comprends. Un acte d’intérêt écologique est toujours agréable à réaliser…

— Encore que ce charlatan de bouquiniste n’a eu que les ouvrages « neutres ». Le tout venant, le fond, la lavasse, les eaux claires. J’ai gardé précieusement le nectar, les élixirs et les poisons. Les bouquins qui déstabilisent, ceux qui rendent fous. Les plus précieux et les plus dangereux… Savez-vous que certains peuvent tuer ?

Dexter ne répondit pas. Le monde du savoir est plein de dérangés, il ne faut jamais les contrarier. Il poursuivit sur sa lancée, se sentant proche de conclure : « C’est pour eux que je suis venu, Professeur. Cédez-les-moi. Je vous en proposerai un prix honnête. »

— Ils ne sont pas à vendre, Monsieur. Jamais je ne m’en séparerai. Tant que je serai en vie, jamais ils ne me quitteront. Je suis leur protecteur et leur gardien. Ce n’est pas toujours facile, c’est même souvent ingrat… Mais j’ai une responsabilité envers eux. Je les connais tous. Ils sont habitués à moi. Nous nous respectons… Qu’est-ce qu’ils deviendraient si je les abandonnais ?

Ils finirent par trouver une sorte de compromis. Les livres ne quitteraient pas le pavillon. Et pour cent dolros par titre, McAlistair pourrait pratiquer ses copies numériques sur les lieux mêmes… Il se présenta donc à nouveau, dès le lendemain matin, avec un scanner ultra-perfectionné, un perso et un disque dur externe de grande capacité, bien décidé à récupérer le maximum de documents pour alimenter les serveurs de la Googoula Biblioteca Universalis qui pouvait déjà s’enorgueillir de millions d’œuvres disponibles sur BeePod, BobbyPocket et autres lecteurs graphiques et visiolivres qui avaient définitivement supplanté toute la paperasse encombrante de la planète Gutenberg dès le milieu du XXIème siècle.

— Mais où donc cachez-vous vos « merveilles », professeur ?

— À la cave, mon ami. Dans mon petit « enfer » personnel… Si vous voulez bien vous donner la peine…

Et le petit bonhomme chauve l’entraina dans son garage vide de tout véhicule et souleva une trappe placée non loin d’un établi abandonné à la poussière et aux toiles d’araignées. Une volée de marches menait au sous-sol. Pressé d’en finir, Dexter s’y engagea après qu’Anger eut fait donner la lumière.

— Je vous laisse œuvrer seul… Je les trouve un peu nerveux en ce moment… Essayez de vous montrer doux et compréhensif.

Enfin à pied d’œuvre et débarrassé de cet hurluberlu, McAlister n’avait plus de temps à perdre. Il se trouvait dans une cave bétonnée assez petite. Pas plus d’une dizaine de mètres carrés et à peine deux mètres de hauteur sous plafond. Il fut agréablement surpris. Les quatre murs étaient garnis d’étagères, toutes chargées de livres, mais de manière assez clairsemée. D’un rapide coup d’œil de spécialiste, il évalua la quantité d’ouvrages : 4 à 5000 titres au grand maximum. Restait à juger de l’intérêt réel du fond. Il pensait s’attendre à n’en trouver qu’environ un sur dix de récupérable. C’était la norme habituelle chez ce genre de personnage. Il installa son perso, son scanner et son disque dur sur la petite table qui occupait le centre de la cave et s’installa sur le fauteuil râpé dont le professeur devait se servir quand il venait compulser ses ouvrages de référence…

Un peu au hasard, il attrapa un premier bouquin sur un rayon à portée de main. « Psychanalyse du chômage de masse » par Steeve Alexander Curetti. Ça commençait très fort ! Jamais entendu parler de cet auteur. Sur la quatrième de couverture, l’éditeur canadien le présentait comme un sociologue québécois de première grandeur. Il alluma son portable et interrogea sa base de données. Le Ministère n’avait encore rien numérisé de ce chercheur, mais son œuvre était classée ***, c’est-à-dire « indispensable ». À passer dans la machine. Il en prit un autre. « Imposture de l’idéologie écologique » d’un certain Guillaume Adhémar de Folmard. Bonne pioche à nouveau, car le scientifique belge était également sur les tablettes du service. Un troisième, juste pour voir ? « Ride on, little red riding hood » d’Hugo Glaglaoui, musicologue et conférencier de l’Université de Pithiviers (Massachussetts). Quand même pas ça ! Un bouquin de vulgarisation consacré à l’étude de groupes de rock aussi oubliés et aussi insignifiants que les « Pierres-qui-roulent-n’amassent-pas-mousse », les « Doux-scarabées-rêveurs » ou les « Kiksétikijoux » ne risquait sûrement pas d’être concerné par sa mission culturelle. Il se trompait, le Glaglaoui était également sur la liste ! Un peu déstabilisé, il continua à sortir des livres des rayons. Un BHV, « Americana über alles », un Sauerkraut, « De Shoah en Holocauste », deux Bresson, trois Bynchon et quatre Gregor McCartney. Il n’y avait rien à jeter dans cette bibliothèque souterraine. Rien à perdre. Rien à mettre de côté. Pas un seul Amélie Bouton, pas le moindre petit Anne Tagada, Marc Movie, Gabriel Museau ou Léonard Pervers. Même pas un vilain petit Virginie Descente ou un Kath Billet bien salace. Rien que du bon, du lourd, enfin des trucs qui intéressait le service. Ah, il n’allait pas manquer de boulot avec tout ce pain sur la planche…

Vers la fin de la matinée, il n’avait mis en boîte que quatre titres et pourtant le travail était simplifié par l’automatisation. Il lui suffisait de placer l’exemplaire dans la machine et elle se chargeait de tout. Tourner les pages, les numériser une à une, c’est-à-dire, transformer mots, phrases et idées plus ou moins sublimes en signes binaires dont se goinfrait immédiatement le disque dur 1000 Go dont les leds verts clignotaient doucement leur satisfaction béate. Pendant que ses machines travaillaient pour lui, Dexter prenait un autre livre, le feuilletait, lisait un chapitre, un paragraphe ou une phrase à la volée, selon son humeur ou sa fantaisie. Il aimait son métier. Il le trouvait détendant, agréable et correctement payé. Bien sûr, il préférait embarquer en glisseur cargo les stocks de bouquins d’un seul coup d’un seul et les donner à traiter par les services mais quelquefois, il fallait bien en passer par les lubies des bibliophiles… À midi pile, il remonta à la surface et ne rencontra personne. Le pavillon était désert. Anger avait dû partir faire des courses. Il alla se restaurer dans une pizzeria du centre commercial situé à dix minutes de glisseur du pavillon. Il en profita pour appeler son chef.

— Une mine, cette bibliothèque Anger, patron. Une quantité de « cibles » de première qualité à charger sur place. De tout, de la philo, de la socio, des sciences. J’ai même déniché un Glockenstein…

— Bravo Dexter, on va pouvoir arroser ta prime !

— Des ouvrages majeurs, classés *** et plus. Des encyclopédies rarissimes, des traités d’occultisme introuvables… Un Villetord !

— Impossible, on ne se trouve plus de Villetord nulle part !

— Il y en a un chez Anger.

— Le service pourra compter sur combien de prises valables ?

— Environ un bon millier, annonça le numériseur sur un ton satisfait.

— Dîtes donc, McAlistair, à 100 dolros l’unité, il va nous ruiner, votre vieux prof…

— Et alors ? Le Ministère ne manque pas de moyens…

Ils s’envoyèrent encore quelques blagues de fonctionnaires. Dexter annonça qu’il allait sans doute rester pas mal de temps à bosser chez Anger. Son chef le quitta en lui souhaitant bon courage. De retour sur Chestnut Lane, dans Victorian Village, la maison du Professeur Anger lui sembla encore déserte. Qu’à cela ne tienne, le devoir n’attendait pas. Dexter se dirigea vers le garage, souleva la trappe, alluma les néons et descendit dans cette bibliothèque souterraine qui lui semblait déjà familière. Sans s’inquiéter outre mesure, il se remit au travail, triant, classant et plaçant les livres un à un dans la gueule de son appareil. Occupé comme il l’était, il ne vit pas le temps passer d’autant plus facilement que la cave ne comportait pas la moindre ouverture et ne disposait donc que de cet éclairage artificiel un peu blafard. À 19 heures, il avait mis en boîte une dizaine d’ouvrages. Il estima avoir bien travaillé. Il était grand temps de rentrer chez lui. Il remonta l’escalier mais trouva la trappe fermée. Pourtant il était absolument certain de l’avoir laissé ouverte. Il poussa de toutes ses forces. Rien à faire. Elle devait être solidement verrouillée. Il tambourina à grands coups de poings mais ne parvint qu’à se les meurtrir. La panique s’emparant de lui, il se surprit à hurler : « Professeur Anger ! Professeur Anger ! Venez m’ouvrir ! Je suis prisonnier dans votre cave ! »

Il finit par se lasser. Il avait beau crier, seul le silence lui répondait. Dans le village, le pavillon était plutôt isolé. Personne ne devait pouvoir entendre ses appels. Anger n’allait pas tarder à rentrer… Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il réinstalla ses appareils et se remit à numériser d’autres volumes. Quitte à rester enfermé, autant en profiter pour travailler. De temps à autre, il remontait pour tambouriner contre la trappe. Toujours sans aucun résultat. Il se saisit de son téléphone portable. Impossible de l’utiliser. La batterie était à plat et il ne s’était pas muni de son chargeur. Il jeta un regard circulaire sur cette cave qui était en train de se transformer insensiblement en cachot. Une étrange impression s’empara de son esprit. Les rayonnages lui semblaient nettement plus remplis que le matin. Les livres étaient plus serrés. Plus aucun espace n’apparaissait sur les étagères alors qu’il avait fait de la place en constituant des piles au sol. Cela n’était pas normal. Personne n’était venu ajouter d’ouvrages… À moins que… Il regarda sa montre. 23 heures. Il remonta, boxa à nouveau le panneau d’accès, appela, hurla de toute la puissance de son gosier. Toujours rien. Mais où donc était passé le petit universitaire qui l’avait reçu ? Il redescendit très déprimé. Il lui fallait se rendre à l’évidence. Maintenant il n’y avait plus 5000 titres dans cette fichue cave, mais au moins le double ou le triple. Les parois étaient recouvertes jusqu’au plafond. Des piles s’élevaient si nombreuses qu’elles formaient comme une seconde et même une troisième épaisseur. Au centre, l’espace libre avait rétréci d’autant. Ce n’était pas possible. Il était seul, abandonné, avec tous ces bouquins qui avaient l’air de proliférer sournoisement, sans qu’on les voie. Peut-être, dès qu’il avait le dos tourné…

Dexter chassa cette idée de son esprit. Les livres ne se reproduisent pas par génération spontanée. Il fallait être malade pour imaginer pareille folie. Non, il était assoiffé, affamé, fatigué et énervé de s’être laissé prendre à ce piège. Il se dit : « Restons calme… Anger va bien finir par rentrer. Il a peut-être eu un empêchement, un retard… En attendant occupe-toi ! »

Le hasard fit qu’il tomba sur « L’Heptagnomikon », sous titré le « Livre de l’Obscur », classé ***** au répertoire du ministère. Un bouquin mythique, rarissime. S’il en restait quatre exemplaires à la surface du globe, c’était un maximum. Et personne ne pouvait jurer qu’ils existaient vraiment. Les plus grands experts croyaient savoir que les caves du Vatican en recélaient un, le British Museum un autre, l’enfer de la Bibliothèque nationale un troisième. Quant au dernier, il devait se cacher à la bibliothèque Widener d’Harvard. Ce bouquin maléfique et légendaire avait une histoire étrange. En consultant son logiciel, Dexter apprit que le « Livre de l’Obscur » aurait été rédigé vers 732 à Damas par Tayeb Al Azraf, occultiste et alchimiste de renom. Aux alentours de 960, un certain Philéas de Constantinople l’aurait d’abord traduit en langue grecque. Puis le clerc allemand Aloysus Worm dit « Wormius », l’aurait retranscrit en latin au début du XIIIème siècle. Mais la Curie romaine, puis le pape Grégoire IX en personne classèrent ce texte comme hérétique voire satanique. En effet, on pouvait y lire, entre autres : « N’est pas mort ce qui à jamais dort » et « Au cours des siècles peut mourir même la mort », phrases on ne peut plus suspectes. En ces temps lointains, on ne plaisantait pas avec le religieusement correct. Pour le récompenser de son zèle de traducteur, Wormius fut brûlé avec tous les exemplaires de ce sulfureux ouvrage. Sans doute l’Inquisition ne parvint-elle pas à éradiquer complètement ce chiendent car deux siècles plus tard, un proche de Joakim Rosenkreiss, Horst Buchlein proposa une traduction allemande de l’œuvre sataniste, laquelle fut reprise en anglais par l’ésotériste bien connu, Sir John B. Sloop. C’était dire l’importance de la trouvaille reliée pleine peau qu’il feuilletait fébrilement. McAlistair ne lisait pas le grec ancien, mais il disposait d’un flair de chien de chasse. Ne pouvant pas percer le sens des signes cabalistiques dessinés sur les feuilles d’épais vélin, il détecta néanmoins une discrète odeur de soufre tout en se réjouissant à l’idée de la prime exceptionnelle qu’il ne manquerait pas de toucher…

Il plaça le précieux opus bien à plat sous le rayon du scanner et pressa sur la touche « on ». Au lieu d’enclencher son processus habituel, l’appareil fit clignoter d’abord un led vert puis un rouge, ce qui était fort mauvais signe. Le portable en fit autant et fut rapidement imité par le disque dur. Qu’arrivait-il donc à ses fidèles appareils qui d’ordinaire ne renâclaient jamais à la tâche ? Dexter remarqua avec appréhension un mince panache de fumée ou de vapeur au-dessus d’eux. Pour une raison inconnue, ils refusaient de numériser le « Livre de l’Obscur ». Sans doute étaient-ils en surchauffe. Il devait admettre qu’il ne les avait pas ménagés de toute la journée et d’une partie de la nuit. Il les éteignit, histoire de les laisser refroidir et sortit le livre de la gueule du scanner. Il était si brûlant qu’il dût immédiatement le poser sur la table. Décidément rien ne se passait comme prévu. Il estima qu’il valait mieux ne pas s’acharner et en rester là d’autant plus qu’il était passé minuit. Par acquit de conscience, il hurla et tambourina une toute dernière fois, puis avisant un mince matelas mousse roulé dans un recoin sous l’escalier, il le déroula sur le sol et s’y étendit, espérant dormir un peu.

La lumière éteinte, les yeux ouverts dans le noir, il sentit autour de lui comme des mouvements silencieux et étranges. Les livres étaient pris d’une agitation aussi frénétique que discrète. Il les sentait bouger, tomber des étagères, se regrouper à un endroit pour s’entasser ou s’accumuler ailleurs. Le tout sans le moindre bruit bien sûr, mais par frôlements et glissements sournois et suffisants pour troubler sa quiétude. Dexter refusait d’admettre que la bibliothèque du Professeur Anger pouvait avoir une vie propre. Tout devait se passer dans son rêve ou plutôt dans son cauchemar. Il en fut persuadé quand il crut voir le gros « Americana » ventripotent de BHV emmêler ses mille pages avec celles du « Jouissons ensemble » d’Anna Parente. La rencontre fut brève et torride. Il y eut de la page froissée et de la couverture écornée. Mais quand Dexter découvrit une dizaine de minuscules bouquins de poche fraîchement imprimés glisser des pages du Parente et tomber jusqu’à terre, englués dans une substance visqueuse et rosâtre, il se réveilla en sursaut, halluciné, le visage trempé de sueur et le cœur battant la chamade. Le confinement, le manque d’air, la promiscuité avec toute cette sagesse et toute cette folie accumulées devaient être grandement propices aux cauchemars…

Il se leva et tenta d’atteindre l’interrupteur placé au pied de l’escalier. Il commença par buter contre la table, trébucher contre des bouquins et même en faire tomber des piles entières. Comment pouvait-il être maladroit ! La lumière allumée, il comprit mieux. Les livres avaient encore proliféré pendant la nuit. La cave en regorgeait. Plus le moindre espace libre. Il y en avait partout ! Le sol, la table, ses appareils et même les premières marches de l’escalier en étaient recouverts. Il fallait lutter contre des piles et des piles d’ouvrages pour pouvoir se déplacer. Pendant son sommeil, l’espace vital de Dexter s’était réduit comme peau de chagrin. Il réussit à gagner un peu de place en empilant différemment les livres. Ainsi en éleva-t-il plusieurs épaisseurs sur le sol et constitua-t-il des piles sur les marches de l’escalier en se réservant un étroit passage qui lui permettait de rejoindre la trappe.

Maintenant sa montre bracelet indiquait 7 heures. Tout était parfaitement calme dans la maison. Bien rangés, les livres ne bougeaient pas. On aurait même pu penser que cette bibliothèque s’était toujours présentée ainsi. Un entassement inextricable, une accumulation monstrueuse où l’on ne pouvait même plus poser un pied par terre sans marcher sur un bouquin. Mais Dexter savait bien que ce n’était pas vrai. Il était sûr de disposer de toutes ses facultés mentales et se rappelait parfaitement de l’aspect des lieux avant cette folle nuit. Il tapa sur le panneau de la trappe et cria : « Professeur ! Ouvrez ! » Cette fois, un pas glissant se fit entendre suivi de sinistres claquements de verrous. La trappe s’ouvrit sur un Anger visiblement stupéfait de se retrouver face à son visiteur de la veille.

— Mais que faites-vous donc ici, Monsieur McAlistair ? Ça alors, je vous croyais parti depuis longtemps !

— Je me suis retrouvé enfermé depuis hier soir avec tous vos foutus bouquins. J’ai tapé, crié et personne n’est venu…

— Ne me dîtes pas que vous avez passé la nuit avec eux ?

— Si, malheureusement.

Le professeur se pencha pour examiner l’escalier d’accès sans s’avancer plus. Il aperçut l’accumulation de livres, montant comme une marée. Il rabattit la trappe, referma précipitamment les verrous et s’approcha de Dexter pour lui glisser à l’oreille : « Je vous avais pourtant bien recommandé d’être doux avec eux… Bien sûr, vous ne pouviez pas savoir… On ne peut pas toujours prévoir leurs réactions… Certains ne sont pas commodes… J’ai même l’impression qu’ils ont un meneur… »

— Je m’en suis rendu compte, fit Dexter en serrant ses appareils contre son cœur et en filant en direction du jardin sans demander son reste.

— Je suis vraiment désolé, Monsieur McAlistair pour les désagréments que je vous ai fait subir ! C’était complètement involontaire. Mon appareil auditif est très désagréable à supporter. Je le débranche le temps de ma sieste de l’après-midi. Plus aucun son ne me parvient. Même le tonnerre ne me dérangerait pas. J’étais tellement sûr…

— Personne ne vous obligeait à boucler la cave…

— C’est préférable. Il vaut mieux que certains livres restent sous clé…

— Sans doute, fit Dexter en s’installant aux commandes de son véhicule.

— J’espère que votre nuit en « enfer » n’a pas été trop pénible…

— Non, non…

— Et que vous allez revenir bientôt…

— Dès que possible, Professeur…

— Alors, au revoir, Monsieur le Numériseur, et n’oubliez pas mon petit chèque !

— N’ayez crainte, fit Dexter en lançant le turbo propulseur de son glisseur de dernière génération.

Lorsqu’il voulut remettre en marche tout son matériel, il eut une très mauvaise surprise : aucun appareil ne daignait fonctionner et pire encore le disque dur était complètement vide. Il avait donc travaillé pour rien… Il se dirigea vers le bureau de son chef en se demandant s’il n’allait pas lui soumettre une demande de saisie-confiscation en vue de destruction immédiate de cette saleté d’Heptagnomikon, certainement responsable de toute l’affaire. Après tout, ils n’étaient pas si idiots les Anciens…

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