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LA S3G

Insomnie… Je suis allé faire un tour sur Internet. À ces petites heures du matin, l’infosphère se calme enfin, les derniers blogueurs ont la tête qui tombe de sommeil sur leur clavier et l’on peut surfer tout en douceur et sérénité. J’ai tapé : « Esséniens », puis « Manuscrits de la Mer Morte » sur la page de mon moteur de recherche habituel et les en-têtes de centaines de pages web sont apparues. J’ai pioché un peu au hasard et je suis tombé sur un site qui était intitulé : « Dead Sea Scrolls Inc. ». Il regorgeait de photos de jarres et de bouts de parchemins illisibles. Un certain John Edward Wilson, professeur à l’Université de Stanton y expliquait que ces rouleaux contenaient tous les secrets de l’Humanité et que bien sûr le Vatican s’était toujours évertué à faire en sorte qu’ils restent cachés. On pouvait également cliquer sur « Je souhaite être initié à la Connaissance ». Quelle étrange annonce, placée entre un bandeau pour un soda à base de coca, une pub pour une compagnie d’aviation de la région et un séjour en promotion dans la station balnéaire d’Eilat. Le tout en anglais mêlé d’hébreu et d’arabe… Mais ce qui titilla le plus ma curiosité ce fut ce C majuscule attribué au mot « Connaissance ». Cela me rappelait certaines choses. Je cliquai et me retrouvai sur un site de « chat » (bavardage). Les gens, apparemment fort jeunes au vu du niveau de langage et d’orthographe, se posaient les uns aux autres toutes sortes de questions existentielles :

« Qui suis-je ? Où vais-je ? En quel état j’erre ? »

Mon erreur a sans doute été d’intervenir dans leur discussion. Une certaine Marjorie racontait que son cœur balançait entre Philippe, Julien et Noémie. Je risquai un désinvolte « Aimez-vous les uns les autres ». J’ai même cru intelligent d’écrire « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » à l’attention d’un Hervé qui se plaignait de s’être fait plumer et droguer par la secte des Scientophages Gyrologues de Gorges la Gare. Il parlait de la « S3G » et je doutais qu’il en soit vraiment sorti. Assez vite lassé de tout cela, je refermai la boîte à sottises, l’esprit satisfait de celui qui n’a rien trouvé de nouveau sous le soleil et la conscience tranquille de celui qui n’a laissé derrière lui qu’un pseudo « Hibou très sage » et une adresse mel « hibou.tsage@wanadoo.fr », renseignements qu’il avait fallu donner pour être autorisé à converser…

Dans la soirée du lendemain, je suis allé ouvrir ma boîte de réception pour y lire mes derniers messages. J’y trouvais l’habituelle tripotée de spams qui me donne toujours l’impression d’aller chercher mon courrier au fond d’une poubelle, et, en plus des petites nouvelles non-conformistes pour ne pas dire étranges ou fantaisistes du genre : « Ben Laden est un juif yéménite mort depuis trois ans », « George W. Bush et B. Obama font toujours partie de la secte satanique « Destroy them all », deux messages un peu particuliers.

N°1 : « Venez à nous, Hibou très sage, nous savons que vous êtes en recherche et nous avons toutes les réponses à vos douloureuses interrogations. Vous êtes donc cordialement invité à notre réception, mardi 31 à 21 heures, 52 rue de la Plaine aux Loups, Gorges la Gare ».

N°2 : « Cher Hibou très sage, tu peux pas savoir le bien que m’a procuré ton post sur le forum. Cela me change tellement des grossièretés que je reçois de tous les côtés. C’était si beau que j’en ai fait un fichier partagé et que je l’ai envoyé à d’autres filles qui ont le même problème que moi. En pièce jointe, je te mets ma photo pour te donner envie de me rencontrer pour de vrai ». C’était signé Marjorie et suivi d’un numéro de portable. Encore une toquée, me dis-je. Et j’aurais mieux fait de ne pas m’intéresser à la photo. La sagesse aurait été d’effacer tout de suite ces âneries et de n’y plus penser. Et pourtant je ne le fais pas. J’ouvre le document joint. Apparaît une fille blonde aux yeux bleus d’environ 18 ans. Un véritable canon, assez peu vêtue. String rouge, brassière ajourée et hauts talons, jambes fuselées et petit postérieur délicatement posé sur une peau de loup. Une beauté à damner un saint, cette Marjorie ! Quel idiot j’aurais été si j’avais suivi ma première idée et balancé tout ça à la poubelle…

J’ai fini par me décider à composer son numéro. Une voix féminine assez lointaine m’a donné rendez-vous à 15h au bar « La Corniche Kabyle », troquet crasseux de Guilchy sous Bois. J’en suis revenu fort marri. J’y ai trouvé l’ambiance glauque d’une salle pouilleuse avec ses odeurs d’épices, de sueur et de crasse mêlées d’un acre arrière goût de café froid. Un juke-box au maximum de sa puissance alternait Raï et Rap. Un vrai bonheur. Je m’installe à une table, commande un petit noir et j’attends. J’attends, j’attends, j’attends. Une vraie fille dans le monde des vrais gens. Il y a bien quelques cailleras à la mine patibulaire qui doivent d’étonner de ma présence en ces lieux, mais qui n’en montrent rien. Je n’ai pas trop de peine à donner l’impression de n’être qu’un p’tit gars de la banlieue avec ma tenue de « camouflage » : bonnet, blouson, baskets et survêt’ informe, mais de marque. On me fout la paix, on m’ignore royalement, mais toujours pas le début du commencement de l’ombre de la fille canon de la photo. Même après avoir commandé un deuxième café et ensuite encore un Orangina pour faire bonne mesure et surtout pour ne pas énerver le patron maghrébin qui finit par s’étonner de mon immense patience : « Ti attends quelqu’un ? Me demande-t-il d’un air complice. Une gazelle bien sûr… »

— C’est ça, chef, que je lui réponds. T’aurais pas entendu parler d’une certaine Marjorie Pelloux ?

— Ah, celle-là ! qu’il me répond, c’est vraiment pas la peine que ti l’attende !

Depuis le bar, un quidam d’une trentaine d’année à la peau sombre et à l’air farouche me lance : « Celle-là, c’est une salope… Tu ferais mieux de ti tirer et… d’oublier ! »

Cette délicieuse remarque m’a décidé à quitter les lieux. Je m’étais fait poser un bon gros lapin.

À mon retour, je m’installe devant mon écran d’ordinateur pour relire les messages. Catastrophe ! Des colonnes de chiffres défilent sur un fond noir… Plus rien ne fonctionne ! Ça pue le virus, le bug, le chaos terminal ! Comme je suis nul en informatique, je fais appel à un ami pour qu’il essaie de remettre en état mon malheureux PC devenu fou. C’est un gars sympa, un peu touche-à-tout et qui rend des services donnant donnant. Un démerdard pas possible qui ne vit sûrement que de jobs au black, car je ne lui ai jamais connu de véritable emploi stable. Je veux parler de mon vieux pote de classe, Saïd Laberlut, franco-marocain, génial mais incompris. Petit et gros, très porté sur les femmes et la bonne bouffe et pas toujours très soigné. Il n’est pas difficile de passer sur tous ses défauts parce qu’il a un cœur gros comme ça et qu’il pratique la boxe thaïe très régulièrement…

Il me sort : « Mais qu’est-ce que tu as fabriqué avec ta bécane ? »

— Je n’en sais rien. Je viens de la trouver comme cela. J’aimerais juste récupérer mes textes, mes photos et mes messages, vu que je n’ai pas fait de sauvegarde…

Laberlut a l’air de peiner. Il farfouille de tous les côtés, tente des trucs, apparemment en vain. Moi, qui n’y connais rien, je n’ai qu’une trouille, qu’il n’achève cette délicate mécanique surtout que je vois le temps passer et rien se profiler à l’horizon…

— Laisse tomber, que je lui fais… J’imprime toujours mes textes sur papier. Quant aux messages, j’en ai rien à cirer, c’était rien que des trucs de barjots…

Et du coup, je lui raconte ce que j’ai récupéré dans ma boîte mails, le rencard avec la fille canon et surtout le lapin qu’elle m’a posé à « La Corniche Kabyle ».

— T’inquiète. C’est un classique de greluche, ça. Elle devait être dans le coin ou alors elle a envoyé quelqu’un pour mater ta tronche. T’as pas dû plaire. Mais elle perd rien pour attendre. Je suis à peu près sûr que je peux te la retrouver ta Marjorie…

Finalement, sur le coup de huit heures du soir, victoire totale du cerveau humain sur la machine. Saïd a tout remis en état et même récupéré tout le contenu. Le PC marche mieux qu’avant, j’ai l’impression qu’il rame moins. Vraiment un crack, ce mec, je n’en reviens pas. Me voilà quitte pour une bonne bouteille de blanc et pour une leçon particulière de philo. Pas d’argent entre nous. Juste des échanges de services. Actuellement, le gros travaille Bachelard et Kierkegaard un peu en alternance et beaucoup en dilettante. Pourquoi ces deux-là ? C’est son secret. Comme il fait un gros complexe culturel (il a lâché les études un peu tôt en raison de c… accumulées) et qu’il voudrait rattraper le temps perdu, avec un autre pote qui le coache en maths, nous faisons un peu office de précepteurs de sa rondelette majesté. Ce n’est pas un élève très assidu, mais c’est quand même mon meilleur. Pour lui c’est facile, je n’en accepte aucun autre…

Dur, dur, le réveil, ce matin. Mal aux cheveux. Marteau-piqueur dans la tête et coton hydrophile dans la bouche. J’émerge tard dans la matinée ou tôt dans l’après-midi, je n’en sais trop rien. J’ai l’impression d’avoir zappé une partie de la nuit. Le bon gros Laberlut a commencé dès le début de la soirée à m’époustoufler, sans doute dans l’espoir de marquer d’une pierre blanche l’arrivée de la nouvelle année. N’étant pas spécialement fêtes et cérémonies, Noël, Pâques ou Jour de l’An, pour moi, ça ne fait guère de différence. Un jour de plus dans la suite calendaire, un jalon de plus sur le chemin vers la mort…

Et voilà qu’hier, en lui ouvrant la porte, je suis ébahi de le découvrir en smoking, lui si coutumier de la salopette de plombier ou de la tenue « caillera ».

— Eh oui, mon pote, quand on va dans le grand monde, il faut toujours faire couleur locale ! Alors, toi aussi, sape-toi nickel, ça te changera de tes éternels jeans et santiags…

— Tu dates un peu, Saïd, maintenant les people n’ont pas peur de se présenter en jeans dans les cocktails et même dans les endroits les plus chics…

— Oui, mais pas n’importe quel jean et toujours avec une veste de marque, réplique le gros, plus au courant que moi des habitudes des stars…

Sans lui demander ce qui lui fait croire que le réveillon va être classe, je m’affuble d’un costume trois pièces sombre que je réserve aux grandes occasions de la vie (des autres) : mariages, baptêmes, enterrements.

— Et c’est pas tout, qu’il me fait, regarde !

Sur le bord du trottoir, nous attendait une rutilante Porsche 911 Carrera blanche customisée avec becquet arrière, ailerons et élargisseurs de voie. Genre de petit bolide pour frimeur avec lequel il est impossible de passer inaperçu. Exactement ce que j’adore.

— Mais où donc as-tu piqué ça ? que je lui demande. Tu ne vas tout de même pas me raconter qu’elle est tombée du camion, celle-là ?

— Non, me répond-il, c’est juste mon pote Domingo, le Portos, le roi du tuning au noir. Il n’en avait pas besoin pour ce soir. Il préférait prendre la Cadillac rose pour aller promener sa nana. Il m’a prêté celle-là, elle est plus discrète, elle fait moins m’as-tu-vu…

Si c’est un prêt, il n’y a plus rien à redire. Laberlut donne des coups de mains à Domingo dans un discret hangar de la zone industrielle de Bourrevilliers. En bons professionnels, il est normal qu’ils procèdent à des essais sur leurs « prototypes »… Il ne me reste plus qu’à m’accrocher au siège quand mon Saïd commence à dépasser les 200 chrono sur le périphérique puis sur l’autoroute A1 assez chargée à cette heure.

— Si on se fait flasher, ce ne sera pas grave du tout. C’est le blaireau de propriétaire qui recevra l’amende, se marre le gros.

J’ai l’impression que les autres bagnoles se mettent à partir en marche arrière. Laberlut zigzague, se faufile à tombeau ouvert entre les véhicules. Je commence à ne plus me sentir très bien. Il s’en aperçoit : « Arrête de verdir comme ça, me lance-t-il goguenard, tu vas quand même pas être malade avant d’avoir fait la fête ! »

— Lève le pied, Dugland, et je suis sûr que ça ira mieux !

Finalement, sains et saufs et sans ramasser la moindre contredanse (les bourremen doivent fêter la nouvelle année dans leurs casernes eux aussi après tout !), nous arrivons à Gorges la Gare, une petite ville de la lointaine banlieue nord, située à quelques kilomètres de Surciel en France…

— Comprendrai jamais pourquoi les richards viennent faire des fiestas dans des coins pourris comme ça ! lance Laberlut.

— Bof, c’est un classique du décadent. Il faut s’encanailler avec la plèbe. Déjà, au XIXème siècle, il était de bon ton pour les aristos d’aller fréquenter les bouges et les tavernes les plus craignos de la capitale. Eugène Sue le raconte très bien dans « Les Mystères de Paris »…

— C’est un bouquin ou un film ?

— Les deux, mon n’veu.

— Et tu l’as lu le bouquin ?

— Bien sûr.

— C’est incroyable le nombre de bouquins que tu as pu lire, me fait-il. Tu te rends compte que si tu t’étais fait payer pour chaque bouquin que tu as lu, tu serais riche…

— J’ai entendu parler de cette histoire. Les Ibères veulent subventionner les gosses pour les obliger à lire. C’est dingue ! Recevoir de l’argent pour ça…

— Tu as encore trop de principes, mon pote, me fait Saïd. C’est pour cela que tu seras toujours fauché…

Nous ne nous attardons pas dans les quartiers, car nous repérons des affichettes marquées « S3G » qui nous amènent par un chemin fort compliqué à travers la campagne jusqu’à l’entrée d’un joli château XVIIIème, au milieu d’un parc éclairé d’une longue suite de braseros alignés sur le bord de l’allée principale. Un voiturier en grande tenue récupère notre petit bolide allemand qui va rejoindre les Mercedes, BMW, Ferrari, Bentley et autres limousines de luxe des invités.

Quand nous entrons dans les salons illuminés du château, la fête a déjà commencé et n’est pas loin de battre son plein. Le public a un look très branché jet set. La S3G n’a pas vraiment l’air de recruter dans les milieux smicards « purée Mousline » ! Au passage, nous reconnaissons quelques top-models connus, des chanteuses un peu allumées, un ou deux politicards bedonnants, quelques seconds couteaux du cinéma et de la télé, le couturier de service agitant son éventail flamenco, un comique maghrébin assez peu drôle et un footballeur black au crâne rasé et aux lunettes d’intello. Un larbin nous présente quelques toasts que nous avalons accompagnés d’une flûte de champagne extra. Tout cela sent la bonne maison, le bon goût, si l’on fait l’impasse sur une infâme musique techno tonitruante dispensée par quelques DJ déjantés parmi lesquels il me semble reconnaître le célébrissime Bob Saint-Michel, le roi des nuits de Saint Trop’ et d’Ibiza qui ne doit pas être étranger au succès de la fête. Il y a même des journalistes et des photographes qui se glissent dans tous les coins. On peut être sûr qu’il y aura des échos dans la presse people dès le lendemain !

« Monsieur de Charlus ! » C’est un grand gaillard gominé avec un immense sourire sur une face d’honnête homme politique qui m’interpelle… « Mais quel plaisir de voir que vous avez répondu à notre invitation… »

S’il savait le pauvre où Charlus les balance les cartons d’invitation qu’il reçoit et à qui il les distribue… Je lève néanmoins un sourcil étonné, ce qui lui fait immédiatement ajouter : « Edmunt Siegfried Allegro, PDG de la S3G-France… Nous sommes flattés, Monsieur de Charlus, d’avoir parmi nous, le plus grand des ténors du barreau. Je viens de lire dans L’Echo de la Plaine, votre flamboyant article sur les méfaits du modernisme. C’est proprement génial ! »

— Allons, allons, juste quelques éructations de vieux râleur, rien de plus…

— Ne faites pas le modeste, mon ami. Vos idées coïncident parfaitement avec les nôtres. Vous posez les questions. Nous apportons les réponses dans une démarche holistique et scientifique totalement nouvelle. J’arrête là, c’est la fête aujourd’hui, laissons de côté le travail. Présentez-moi plutôt votre ami…

— Je manque à tous mes devoirs, que je lui réponds aimablement. Voici donc Monsieur Saïd Ben Laber, grand homme d’affaires, spécialisé dans l’import-export avec les émirats…

Le gros se fend de sa pire grimace en place de sourire pendant qu’Allegro a l’air de se pourlécher les babines à l’idée d’une expansion de sa petite entreprise jusqu’aux confins de l’Orient…

« Pour ma part, je tiens à vous présenter notre penseur maison, le grand, l’immense, que dis-je, le génial professeur John Edgar Wilson qui, par ses recherches sur les Manuscrits de la Mer Morte, le Mahâbhârata, la Bhagavad-Gîtâ, le Tao, le Livre des Morts Tibétains, les runes et tous les plus grands textes sacrés de l’Humanité, est le véritable fondateur et père spirituel de notre mouvement… »

Et il nous entraîna dans les étages vers un salon transformé en une sorte de salle de contrôle remplie d’écrans de vidéo surveillance. Un petit vieux sec et voûté, sorte de Professeur Cosinus, avec cheveux en bataille et petites lunettes cerclées de fer, nous salua comme s’il nous avait toujours connus.

— Savez-vous, mes chers collègues, commença-t-il bille en tête, que les nazis ont détenu le Saint Graal pendant un certain temps, comme par hasard pendant la période de leurs victoires militaires et de leur fulgurante expansion. En 41, ils s’en sont laissés déposséder au profit des Britanniques qui ont trouvé intelligent de le confier aux Américains, ces indignes !

— Ce n’est pas grave, Wilson, reprit Allégro avec un air mystérieux, car, AUJOURD’HUI, le vase sacré est entre les mains qui conviennent…

Et, très vite, il nous entraîna hors de la salle, l’air un peu contrarié quand même. En dépit de mes questions insistantes, il ne voulut pas me révéler l’identité de l’heureux propriétaire actuel du véritable Graal… Quelques instants plus tard, nous nous retrouvons dans la grande salle de réception du château au moment précis où la musique techno s’arrête net et où un écran géant se déroule sur un mur. Nous avons droit à la diffusion d’un long clip vantant les merveilleuses réalisations techniques de la S3G dans tous les domaines : travaux publics, chimie, médecine, construction navale, informatique ou téléphonie mobile. Nous découvrons, Saïd et moi, que la petite secte de Gorges la Gare s’adosse en fait à une sorte de conglomérat multinational de type coréen ou japonais. On en reste un peu pantois, à se demander si tout cela n’est pas que du virtuel et même si cela ne cache pas d’autres activités moins avouables : trafics d’armes, de drogues, d’êtres humains, d’organes, que sais-je ? Cela s’est déjà vu !

Après les traditionnelles embrassades et habituels hurlements de l’heure zéro de la nouvelle année, nous avons droit au clou de la soirée. Le gourou maison, sa grassouillette sainteté hindoue, Prabakaran Rajathasan Devanandadevi, nous gratifie d’un sermon sur la bonté et la bienveillance que n’aurait pas renié un curé de campagne de niveau médiocre. Il nous détaille l’amour universel et nous en fait chercher la racine au plus profond de nos bonnes vibrations abdominales. Après ce que nous avons mangé et bu, ce n’est guère évident. Le speech dure une petite demi-heure et s’achève par une interminable série de mantras braillés par les adeptes parmi lesquels nous sommes tout à fait incapables de découvrir Hervé, le gars au message sur Internet, vu qu’on ne connaît pas son visage. Longue série de « Om », puis distribution d’une boulette de riz en guise d’hostie… Je la mâchouille. Elle est molle, sans aucun goût particulier. Et voilà, qu’à partir de ce moment précis, je perds le fil de l’histoire, mon esprit s’embrouille. Je ne me rappelle plus de rien. Qu’est-ce que j’ai bien pu absorber ou boire de pas net ? Je n’en sais rien. C’est le trou noir…

Ce matin, Saïd est passé me voir avec sa camionnette Peugeot cette fois. La Porsche, il l’a rendue à qui de droit. Il a l’air en pleine forme, le franco-marocain. Resplendissant à côté de moi qui traîne un mal aux cheveux infernal et une envie de vomir carabinée. Il m’explique que c’est lui qui m’a ramené complètement KO du réveillon de la S3G…

— Je crois que ces salauds m’avaient drogué à la Kétamine… tu sais, la drogue du violeur…

— Tu parles, tu tenais juste une sacrée cuite, qu’il me fait. Alors j’ai écourté les réjouissances. De toute façon, on n’a rien raté. Ils en étaient au recrutement des nouveaux adeptes. Je t’ai embarqué vers la sortie, presque en te portant et je t’ai balancé dans la Porsche et adieu Berthe ! J’ai pas attendu mon reste. Moi, tu comprends, même pour aller sauver le gars Hervé, j’irai pas m’enrôler dans cette bande de brinquezingues !

— OK, mais tout reste à faire…

— Ouais, mais si tu veux tenter quelque chose, ce sera sans moi. J’en ai largement assez avec la Marjorie Pelloux…

— Au fait, où en es-tu ? Ça avance cette affaire-là ?

— Un peu, mon n’veu. Je crois qu’elle turbine du côté du bois de Transcène. C’est un mec à la coule de ma téci qui m’a refilé l’info.

En réalité, le gros malin l’a retrouvée, la Marjorie en question. Il paraît même qu’elle se fait appeler Loana parce que ça appâte mieux le client…

— Pourquoi ? Elle tapine ? que je demande naïvement.

— Pas vraiment… Enfin, elle donne dans la gâterie buccale tarifée, si tu vois ce que je veux dire.

Ça pour voir, je vois bien. Avec mon gros dégueulasse, fallait pas m’attendre à autre chose…

— Et elle t’a épongé de combien ?

— De rien du tout. Pour un beau mâle comme moi, elle a bien voulu bosser gratos. Mais ce qui est bizarre, c’est qu’elle couche pas et qu’elle embrasse pas.

— Mais ducon, aucune pute n’embrasse ! Tu devrais le savoir ! Et puis, avec le sida et toutes les saloperies qui traînent, il y en a pas mal qui ne baisent pas, même avec la capote…

— Enfin, je l’ai trouvée strange, très strange. Elle avait l’air d’avoir la trouille de quelque chose ou d’être traumatisée, je ne sais pas moi…

En tous cas, il semblait déjà bien accroché, le frangin. Je m’en suis rendu compte à sa façon de parler quand il s’agit de meufs. Là, ça sentait la romance. Enfin, il faut bien dire que Saïd, il est tout autant cochon lubrique que cœur d’artichaut…

« Si tu la revois, que je lui fais, amène-la à la maison. J’aimerais bien faire sa connaissance… »

Et il repartit dans sa camionnette fumante et pétaradante. Ça changeait nettement de la rutilante Porsche blanche.

Aujourd’hui, Saïd est passé à la maison avec sa nouvelle copine. Et il n’a rien trouvé de mieux qu’un vieux van Dodge, blanchâtre et passablement rouillé pour la transporter.

— Qu’est-ce que tu penses de mon nouveau bahut ? Y paie pas de mine…

— C’est le moins qu’on puisse dire. Tout à fait utilitaire…

— Attends, tu n’as pas tout vu, me dit-il en faisant coulisser la porte latérale.

À l’intérieur, on découvre un charmant lit recouvert de peluche rouge. Les parois du camion en ont été également garnies de moquette. Il y a un bar en acier brossé, des poufs, des coussins et de la musique californienne distillée par des hauts parleurs disséminés un peu partout…

— Tu vois, un vrai petit nid d’amour à roulettes. Avec ça, elle est équipée. Plus question qu’elle se les gèle au Bois…

Je les invite à entrer tout en observant discrètement la fille qu’il m’amène. Elle semble jeune, très jeune même. Complètement tondue, mais bien roulée. Des yeux bleus un peu tristes, des lèvres boudeuses et une jolie poitrine. J’ai l’impression de l’avoir déjà vue quelque part…

— Bienvenue chez nous… Marjorie !

J’ai lancé ça au jugé. Elle corrige immédiatement : « Loana, s’il vous plait. C’est mon nom maintenant… »

— Pourquoi vouloir changer de nom pour ce ridicule pseudo ?

Là, elle s’énerve et prend à témoin son compagnon : « Saïd, dis à ton taré de copain qu’il arrête de faire chier ! »

Laberlut me regarde d’un air consterné. « Il ne faut pas lui en vouloir, elle est un peu vulgaire, mais si naturelle », me fait-il.

— C’est qu’elle ne ressemble pas du tout à la photo d’Internet…

Sans un mot, la fille sort une perruque blonde de son sac à dos à une seule bride et se la colle sur la tête. Métamorphose, c’est Loana ! Pas tout à fait celle de la télé, mais pas loin…

— Et tu me verrais avec le minishort en jean et la brassière rose… Là, les mecs, y peuvent plus s’empêcher d’avoir la langue qui pend et de saliver comme le loup du dessin animé.

Elle part d’un grand éclat de rire avant de se mettre à grignoter quelques biscuits à apéritif.

— Ah, elle en a bavé, la pauvre, me fait Saïd, et ce n’est pas encore complètement terminé. Ses ex ne veulent pas la lâcher et pourtant ils savent très bien qu’elle est avec moi maintenant.

— Et c’est qui, « ses ex » ?

— De petites frappes de téci qui se la jouent « sex, drugs and rap n’raï». Le premier s’appelle Elie Benchemoul. Il raconte partout qu’il bosse dans le show biz. Le deuxième c’est Kamel Benabdallah, un dealer au petit pied et le dernier c’est un certain Mamadou Biraboubou, un branleur qui se prend pour un gros mac…

— La voilà bien lotie, la Marjorie avec un tel trio ! Et elle les a connus comment ces vedettes ?

— Ben, au pied de son immeuble de la cité des Tanguettes à Surciel.

— M’en dis pas plus, je vois le genre… D’ailleurs, je la connais cette zone.

En fait, c’est une lamentable série de tours et de barres d’immeubles grisâtres qui n’étaient pas trop moches dans les années 70 et qui ont si mal vieilli qu’elles flanquent la nausée et la trouille rien que de les voir aujourd’hui. D’énormes « Nick la police » et « Bèze ta France » peints au goudron sur les murs avertissent, en plus des sifflements d’une tripotée de petits guetteurs (chaouchs) qu’on est en zone « sensible ». Les entrées des immeubles sont squattées de la fin de l’après-midi jusque tard dans la nuit par des groupes d’individus aux allures patibulaires très occupés à soutenir les murs. Les parkings sont remplis de carcasses de bagnoles brûlées. Poubelles et boîtes aux lettres ont subi le même sort. Tout est dégradé et tagué plus ou moins artistiquement. Les escaliers fleurent bon les odeurs d’urine, grésil et harissa mêlés. Il faut toujours prendre garde où l’on marche, car il y a des déjections et des ordures partout. La belle Marjorie a passé son enfance et son adolescence dans ce charmant environnement. D’après le journal de la Mairie, tout va pour le mieux aux Tanguettes surtout grâce aux associations de quartier qui font un travail remarquable auprès des sauvageons qui y résident. Elles les emmènent l’été à la mer et l’hiver à la montagne pour trois fois rien. On se demande ce que cela serait si elles n’existaient pas ! Les trois gugusses ont été ses compagnons de classe en primaire puis au collège. Au début, elle les admirait même un peu. Avec les gars, elle n’était apparemment pas trop farouche. Une fille intéressante donc.

Elle n’avait pas quatorze ans quand elle a connu « bibliquement » Elie son premier partenaire sexuel. Il lui a fait le coup qu’il allait être capable de la rendre riche et célèbre par les connaissances qu’il prétendait avoir dans le show business. En fait, il s’occupait très vaguement d’un groupe de rap minable de la cité et avait un lointain cousin qui avait servi une fois d’assistant aide réalisateur sur un film du célèbre metteur en scène Claude Relloutche. Elie paradait sur un scooter volé, brassait beaucoup d’air et semblait ne pas manquer d’argent. Une après-midi alors qu’il était seul chez lui, il l’a fait monter dans sa chambre et elle n’a pas dit non. Apparemment ce ne fut pas une expérience géniale car, quelque temps plus tard, il la laissait tomber pour une autre nettement plus intéressante.

— Tu comprends, lui disait-il, les meufs, c’est comme les chaussettes, on les prend et on les jette !

L’ennui c’est qu’elle y croyait et qu’elle pleura beaucoup. Elle traîna sa tristesse un certain temps avant de rencontrer Kamel qui découvrit qu’elle n’était pas vierge ce qui le conforta dans l’idée que toutes les Gauloises étaient des putains. Il la traita par-dessus la jambe, coucha avec elle sur le matelas crasseux d’une cave d’immeuble ou à l’arrière de la bagnole d’un pote. C’était toujours quand il voulait et comme il voulait. De temps en temps, quand il avait un peu bu ou quand il était en manque, il lui tapait dessus sans crier gare et l’erreur de Marjorie fut de tout supporter sans rien dire. Elle ne se sentait pas la force de le plaquer. Il en conclut qu’il pouvait faire d’elle exactement ce qu’il voulait.

« Ah ! Il m’en a fait voir celui-là ! soupirait-elle. Mais enfin, maintenant, je suis sûre que ce temps-là est terminé, complètement terminé… »

On n’en saura pas plus. Saïd me demande de la garder ici le temps qu’il soit parvenu au bout de ses tractations avec les trois souteneurs…

— Tu comprends, je ne peux pas la prendre chez moi… La famille…

Marjorie s’installe dans la chambre d’amis. Saïd nous quitte assez tard dans la soirée. Le lendemain matin, pas plus de Marjorie que de Loana au petit déjeuner. Je frappe à sa porte. Silence complet. Le lit est défait, les armoires vides. Elle a profité de la nuit pour s’éclipser discrètement en ne laissant rien d’autre derrière elle que cette lettre : « Certains soirs, je me dis que j’ai tout foiré et que j’ai passé mon temps à merder grave… Comme je suis assez grande et pas trop mal foutue, les mecs, ces cons, je les fais baver, mais en fait, ils ne peuvent pas me blairer. Ils passent devant moi, ils me demandent : « C’est combien ? » Je les regarde d’un air vache en annonçant le prix. En général, ils ne renâclent pas tellement. Les cons. Je les essore. Vite fait, bien fait. Et ils décarrent, piteux, la queue entre les jambes. Un boulot à la con, comme n’importe quel autre quoi !

L’emmerdant c’est d’avoir à filer presque tout le pognon à ces trois branquignols qui doivent être en train de me chercher partout à l’heure qu’il est. Ils me faisaient chier ceux-là. Avec eux, c’était toujours marche ou crève. T’es naze ou pas, faut toujours aller bosser. Z’étaient pas humains. J’en avais marre d’eux… Et puis ce taf, ça craint. Personne peut vraiment imaginer. Palucher le dard d’un mec crade. S’appuyer des qui puent de la gueule, des qui se lavent deux fois par an, des salauds, des vilains et même des dingos… Y en avait plus que marre ! Ah, comme j’aimerais être distinguée, belle et cultivée. Avoir un mec gentil et intelligent qui m’aurait fait deux marmots tout roses : un garçon et une fille, le choix du roi quoi ! On aurait deux boulots honnêtes, pas trop cassants genre chauffeur de bus et employée des postes, une bagnole chacun et une belle maison. L’été, on inviterait les amis pour des parties de barbecue dans le jardin et l’hiver on resterait devant un bon feu dans la cheminée. Pour les vacances, ce serait tous les ans au camping des « Flots Bleus » à Palavas. Et toutes les semaines, on se ferait un petit Loto, juste pour rêver. La belle vie.

Au lieu de ça, la merde. Encore la merde, toujours la merde. Enfant, j’étais déjà dedans et je ne m’en suis jamais sortie. J’ai beau avoir un beau cul, une belle gueule et de belles miches, rien n’y fait. Il faudrait sans doute que je sois quelqu’un d’autre… N’importe qui, mais pas moi… La fille du Guinsbarre, du Jojo, de la Paneuve ou de n’importe qui de célèbre. Enfin, surtout pas moi, Marjorie Pelloux, alias « Loana » du Bois… Voilà, je ne sais pas pourquoi je t’ai écrit tout ça. Sans doute parce qu’il fallait que ça sorte. Je ne vais pas rester chez toi. Merci pour ton accueil, la proposition était très sympa, mais je préfère un changement plus radical. Saïd est bien gentil, mais je n’ai pas trop confiance. Donc je pars. Ne me cherchez pas. Et merci encore. Marjorie. »

Je pensais que nous n’aurions plus de nouvelles de cette malheureuse, qu’elle avait filé sans espoir de retour et je me trompais une fois de plus…

Trois mois plus tard. Il va falloir penser à revenir à Gorges la Gare. Ma boîte mails est un peu trop pleine de messages vantant un retour à la santé naturelle, prônant les bienfaits de la sophrologie, de l’hypnotisme, du yoga, de la relaxation, de la méditation transcendantale, du ressourcement holistique, de la scientophagie… J’en passe et des meilleures.

« J’ai bien l’impression, me fait remarquer ma femme, que les S3G ont sérieusement commencé à mordre à l’hameçon ! »

— Reste à savoir qui sera le pêcheur et qui sera le poisson… Ce genre de bombardement n’a rien d’extraordinaire. C’est une attaque de spams. Ils ont dû revendre mon adresse à quelques comparses de la mouvance, lesquels font de même et ainsi de suite…

— La croissance exponentielle… Ça peut mener très loin…

— Moi, ces scientophages commencent à me courir sur le haricot. Je crois qu’il est temps de passer à l’action !

Nous retrouvons la jolie propriété des environs de Surciel, dans l’écrin agréable de son grand parc, mais dans une ambiance un peu différente. Les festivités du premier de l’An sont déjà loin. Plus de grosses berlines, plus de limousines, plus de voitures de sport, juste un vieux Land Rover boueux. Plus de torches de long de l’allée, plus d’ambiance Régence. Juste quelques ilotes mollassons qui ont l’air de vaquer à des occupations assez peu définies. Une femme distinguée vient à notre rencontre et nous salue fort aimablement.

— Bonjour Monsieur, c’est un plaisir de vous accueillir ici avec votre charmante épouse. Monsieur Allegro m’a beaucoup parlé de vous. Malheureusement, il vous demande de l’excuser de ne pas être là pour vous recevoir. Les affaires le retiennent en ce moment dans nos bureaux de New York.

Elle se présente sous le nom de Madame Simone Wu. Eurasienne, la quarantaine très présentable. Je n’avais pas fait attention à elle lors du réveillon, il y avait tellement de monde. Mais elle devait être là. Elle avait dû nous repérer avec Laberlut, sinon comment se serait-elle souvenue de moi ? Elle nous fait entrer dans un bureau plutôt chic et nous présente les mirobolantes opportunités que propose la S3G…

« Vous comprenez, nous explique-t-elle, il y a plusieurs niveaux d’accès à notre Fraternité. Nous avons d’abord les sympathisants et je pense que nous pouvons vous compter d’ores et déjà parmi eux, qui, pour le prix d’une modeste cotisation, disons du niveau d’une adhésion à un club de sport ou à une bibliothèque municipale, peuvent assister à toutes nos conférences, aux enseignements du Maître ainsi qu’aux cours de yoga, sophrologie et méditation qui ont lieu ici chaque semaine. Ensuite, nous avons les stagiaires qui peuvent rester quinze jours à un mois pour approfondir les enseignements soit ici, soit dans un de nos quinze centres répartis un peu partout dans le monde. Au plus haut niveau, vous trouverez les permanents. Ils font partie du dernier cercle, celui des initiés. Ils ont prononcé des vœux provisoires ou définitifs et vivent en communauté dans nos centres. Il va sans dire que j’en fais partie… »

Nous nous déclarons intéressés par les cours de yoga et de méditation. Madame Wu nous fait remplir un formulaire d’adhésion qu’il faut accompagner d’un chèque assez conséquent. En fait de tarif de bibliothèque municipale, ce serait plutôt celui d’un club de golf huppé ou d’un aéroclub de belle envergure ! Enfin quand il faut passer à la caisse, on le fait en soupirant et en se répétant intérieurement que c’est pour la bonne cause… Magnanime, Madame Wu n’insiste pas quand nous refusons le bilan scientophagique de personnalité, car il représente rien moins qu’un an de salaire d’employé de bureau moyen. C’est à cette avidité pour le dieu fric que l’on reconnaît que l’on a affaire à une secte, me dis-je pour me consoler.

Après avoir soigneusement noté nos heures de rendez-vous pour les prochains cours, Madame Wu nous demande comment nous sommes venus à eux. Je saute sur l’occasion pour lui parler d’Hervé de La Loue.

— Ah, je vois… Vous voulez me parler du petit La Loue. Lui on peut dire que c’est une sorte de… postulant. Il n’est plus simple stagiaire et pas encore vraiment permanent. Vous allez pouvoir le rencontrer…

Exactement ce que nous espérions. Et elle nous entraîne pour une visite des lieux, du moins de ce qu’on peut montrer aux invités. Le rez-de-chaussée du château avec les salons de réception que je connais déjà, la vaste bibliothèque du premier étage où nous retrouvons John Wilson. Je ne suis pas certain qu’il me remette quand il lève les yeux d’un poussiéreux grimoire pour me regarder avant de lancer d’un air étrange : «  C’est prouvé scientifiquement, Jésus était un homme, comme vous et moi ! Rien qu’un homme comme Mahomet ou comme notre grand Gautama Siddharta. Vous n’imaginez pas les perspectives que cette découverte nous offre ! Tout ce qu’il a fait, nous pouvons nous aussi le réaliser ICI et MAINTENANT ! N’est-ce pas merveilleux ? »

— Bien sûr, bien sûr, que je lui réponds un peu songeur. Mais à propos de merveilleux, n’est-ce pas vous, les scientifiques modernes, qui l’avez extirpé de l’âme humaine ?

Déjà replongé dans son vieux bouquin, il ne daigne pas me répondre. Nous quittons le château et Madame Wu nous entraîne dans la boutique de la ferme où tout est biologique et assez cher. « Croyez-vous, nous lance-t-elle négligemment, qu’on peut garder un organisme en bonne santé en lui infligeant quotidiennement toutes les nourritures frelatées qu’on trouve partout ? D’ailleurs nous allons bientôt donner une importante conférence sur les bienfaits de la diététique, il ne faudra pas manquer ça ! »

La ferme n’a pas l’air très modèle, genre « hameau de Marie-Antoinette » du pauvre. On y découvre même quelques animaux, veaux, vaches, cochons, chèvres et moutons gardés par deux bergères peu bavardes. Nous nous dirigeons ensuite vers l’école, petit bâtiment en préfabriqué niché tout au fond du parc. Une dizaine d’élèves d’âge divers habillés dans un vague style néo hippy barbouillent des coloriages représentants des mandalas tibétains sous le regard terne d’une sorte d’instituteur un peu bedonnant.

— Voici La Loue… Vous vous connaissez, n’est-ce pas ? dit madame Wu.

— Par Internet, c’est assez succinct, que je réponds.

La poignée de main est molle. Je n’aime pas trop. Je fais mine de m’intéresser à l’enseignement qu’il prodigue. D’une voix monocorde, il attire mon attention sur l’importance de l’orientation spirituelle dans l’acquisition des données cognitives…

— Est-ce que ça vous plait de vous occuper de ces enfants ? lui demande ma compagne Sylvie.

Il élude la question en expliquant qu’il s’en est toujours occupé. Il a quitté l’Education Nationale et ne le regrette pas… « Ici, l’ambiance et les conditions de travail sont tellement différentes… Ce n’est pas du tout comparable… Plus détendu, plus cool, moins stressant…»

Il n’a pas vraiment l’air de croire à ce qu’il raconte. Madame Wu intervient pour préciser : « Et puis notre enseignant ne se contente pas de faire la classe à nos chères têtes blondes. Il s’occupe également de notre petit élevage de porcs noirs en vertu du principe que l’homme doit faire travailler tout autant son esprit que son corps… »

— Mens sana in corpore sano…

Sur le perron du château, nous prenons congé de cette charmante Madame Wu et nous nous dirigeons vers le parking quand Hervé nous rejoint l’air désemparé.

— Vous êtes bien celui qui doit venir ?

Je lui explique que je suis « Hibou très sage », mon surnom sur le Net. Alors il comprend mieux, mais déclare qu’il ne peut plus y avoir accès. Ils lui ont confisqué son ordinateur portable. Il se sent en permanence surveillé. Il voudrait s’enfuir.

« C’est pas compliqué, lui dit Sylvie. Montez avec nous dans la voiture, on vous emmène ! »

— Impossible, je ne sais pas où aller. Je n’ai plus rien…

— Vous pouvez venir chez nous, le temps de trouver quelque chose…

— Vous n’y pensez pas. Ils me retrouveront, ils me reprendront…

Il ne cesse de tourner son regard dans la direction du château et soudain nous plante là en prenant ses jambes à son cou et en s’écriant qu’il ne peut pas laisser les enfants seuls plus longtemps.

La secte nous ayant proposé quelques séances d’essai pour des cours de yoga et de méditation, nous retournons à Gorges la Gare deux semaines plus tard. À notre grand étonnement, nous tombons sur une jeune femme assise en posture du lotus, visiblement déjà en train de méditer en compagnie de quelques adeptes. Je mets un certain temps avant de reconnaître Marjorie ou plutôt Loana tellement elle semble transformée. Plus de maquillage, plus de tenues sexy mais un sari couleur safran, un crâne lisse comme une boule de billard et l’air éthéré de l’adepte béate.

— Eh oui, nous dit-elle, c’est ici que j’ai trouvé refuge et protection. Maintenant, je me sens parfaitement sereine. Je progresse rapidement sur la voie de la connaissance tantrique… Il faut dire que j’ai un excellent maître. Il me donne des cours particuliers…

Elle nous raconta qu’Edmunt Allégro en personne l’avait prise sous son aile. Il n’avait pas mauvais goût le bougre ! L’ennui, c’est que Madame Simone Wu, la précédente « favorite » du maître, ne l’entendait pas de cette oreille et ne se résignait pas à être évincée par plus jeune et plus belle qu’elle. Elle commença par bouder et par se montrer désagréable avant de s’intéresser de très près à Hervé de la Loue des Bordes, le jeune adepte craintif chargé de faire la classe aux bambins de la secte et accessoirement de soigner les porcs noirs de la ferme modèle…

Quinze jours plus tard, j’appris par un quotidien qu’Allégro avait trouvé la mort dans un accident de voiture sur l’autoroute A4. Et quand nous nous présentâmes pour notre nouvelle leçon de yoga, nous découvrîmes que c’était le jeune Hervé de la Loue qui s’était retrouvé, sans doute grâce à l’entregent de Madame Wu, nouveau PDG et grand maître des « Scientophages Gyrovagues ». Comme promotion canapé ultra rapide, difficile de faire mieux ! Quant à Loana, elle dût prendre le poste d’Hervé, c’est-à-dire celui de responsable des gosses et des cochons noirs.

Le lendemain, notre pauvre Laberlut réapparût dans un piteux état. Il s’était fait tabasser, son visage était couvert de bleus et son corps d’hématomes peu seyants. Les trois souteneurs n’avaient pas apprécié du tout le rôle qu’il avait joué dans la reconversion de Loana en égérie pour gourou.

— Ils ont empoché mon pognon, mais ce n’était jamais assez… soupira Saïd. J’aurais mieux fait de me casser une patte que de m’intéresser à cette greluche…

La semaine suivante, nous nous retrouvâmes devant la grille du château hermétiquement close. Tout semblait abandonné, vide et désert.

— Oh, nous fit un passant qui avait l’air d’être au courant de ce qui s’était passé. Ils ont tous filé à l’anglaise hier soir… Faut dire que dans la journée une bande de jeunes était venue tout saccager là-dedans… Personne n’a compris pourquoi ils s’en étaient pris à ce groupe de gens bien tranquilles qui se faisait si peu remarquer…

Deux jours plus tard, j’eus la tristesse de lire dans « l’Echo de la Plaine » un avis de recherche pour disparition inquiétante au nom d’une certaine Marjorie Pelloux…

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