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CARLITO

Dans une baraque de briques du barrio Ciudad Bolivar de Bogota, Carlito s’activait au chargement de ses « mules ». Avec deux autres gars du Cartel armés jusqu’aux dents, il venait juste d’en réceptionner trois. Un Colombien si métissé qu’il pouvait facilement passer pour un Libanais ou un Syrien. Sa bonne tête de moyen oriental lui permettait de bénéficier d’un vrai faux passeport de l’état hébreu qui, selon les pontes, allait lui permettre de franchir tous les contrôles mieux qu’une lettre à la poste… Une jeune haïtienne du plus bel ébène munie d’un authentique passeport français, autant dire que c’est à peine si les douaniers de l’aéroport de Roissy y jetteraient un œil torve lors de son arrivée outre atlantique… Et puis, « last but not least », une américaine de plus de cinquante ans, répondant au nom de Rosa Kagan (un raccourci américanisant le « Kaganovitch » d’origine), cheveux blancs coupés en très courte brosse, peau ridée et tannée par le soleil et yeux gris acier. Une petite femme sèche, nerveuse et un peu ratatinée qui ne devait pas dépasser les cinquante kilos sur la balance…

Carlito savait très bien que le Cartel devait en permanence feinter les douaniers, se montrer plus malin qu’eux et toujours avoir un jeu d’avance. Maintenant, tous les vols en provenance d’Amérique Latine et tous les ressortissants de ces pays étaient systématiquement considérés comme suspects. Il y avait déjà eu tellement d’affaires… La dernière en date était celle des Vénézuéliens de Roissy. Ces idiots avaient voulu tenter un gros coup et ils s’en étaient terriblement mordus les doigts… 

Ainsi avait-on pu lire dans le journal :

« Douanes de Roissy :

21 passeurs de cocaïne interpellés sur un même vol

Le 21 mars dernier, les douaniers de l’aéroport de Roissy, en étroite collaboration avec les services de police, ont interpellé 20 passeurs de cocaïne et leur chef. Les voyageurs interpellés, des Vénézuéliens qui se rendaient à Amsterdam, ont été contrôlés à l’arrivée de leur avion en provenance de Caracas et ont indiqué n’avoir rien à déclarer.

Interrogés sur les raisons de leur voyage, les intéressés ont répondu qu’ils allaient faire du tourisme en groupe à Amsterdam.

À la suite de tests de dépistage pratiqués sur leur urine et la radiographie de leur abdomen, les douaniers ont pu découvrir que 20 d’entre eux avaient ingéré des ovules de cocaïne protégés par des préservatifs. Seul le chef du groupe de passeurs voyageait sans drogue et sans bagage, mais il a été interpellé pour complicité.

À l’issue de la procédure douanière, les passagers et les stupéfiants ont été remis à l’office central de répression des trafics illicites de stupéfiants (OCRTIS).

Le vendredi 24, les passeurs ont été présentés à la juridiction inter-régionale spécialisée de lutte contre le crime organisé de Paris où le juge d’instruction les a mis en examen pour infraction à la législation sur les stupéfiants et les a placés en détention provisoire.

À ce jour, 22 kg de cocaïne, représentant une valeur d’environ 880 000 euros sur le marché illicite, ont été récupérés sur l’ensemble des passeurs. »

Mais eux, ils étaient sûrs qu’ils allaient se montrer plus malins. Ils passeraient par Port au Prince avant de rejoindre Toulouse après un transfert à Roissy Charles de Gaulle… Depuis quelques voyages, les ordres étaient clairs. Plus aucune mule ne devait être de nationalité colombienne. Carlito pensait que le faux juif et la vraie franco-haïtienne qu’il allait devoir accompagner ne lui poseraient aucun problème à condition, bien sûr, qu’ils ne perdent pas leur sang froid et ne montrent aucun signe de nervosité au moment des contrôles. Comme ces deux-là n’en étaient pas à leur premier passage, il ne se faisait pas trop de souci. Cependant il craignait que cette vieille Rosa née à Detroit (Michigan) ne soit le maillon faible du groupe. Il décida de s’occuper d’elle tout particulièrement. Il la fit asseoir sur une chaise, face à une table en formica vert sur laquelle avait été disposé un tas de grosses gélules bourrées de poudre blanche ainsi qu’un verre et une bouteille d’eau.

— C’est bizarre qu’une personne de votre âge soit volontaire pour ce boulot… s’étonna Carlito en utilisant une sorte de pidgin anglo-espagnol que l’autre avait l’air de comprendre à peu près.

— Pourquoi est-ce que tu crois que je le fais, son of a bitch, lui répondit-elle d’une voix rauque.

— Pour l’argent, bien sûr…

— Of course, bastard !

Cette vieille lui semblait rien moins qu’antipathique. Il remarqua son regard fuyant et crut même surprendre une ou deux marques de piqûres bizarres au niveau de ses poignets. Piqures de moustiques ou shoots de « cheval » ? Il s’étonna de la voir porter un épais sweat-shirt à manches longues alors qu’une chaleur à crever régnait sur la ville et que son front se couvrait d’une sueur assez malsaine.

— C’est bien 2000 dolros que tu vas me filer ?

— Oui, répondit Carlito, avec le billet classe tourisme offert. Mais payable uniquement à ton retour ici. Et si tu te fais pincer, que dalle !

— Je sais… Mais tu ne pourrais pas me filer une petite avance ? Cent ou deux cents dolros… Je ne me sens pas très bien ces temps-ci…

— Pas question, l’avion décolle dans moins de deux heures…

— Allez, j’ai juste besoin d’un petit truc pour me détendre les nerfs, pour me sentir cool, quoi…

Bon sang, il ne manquait plus que ça. Cette vieille était bien une camée, sans doute une ancienne hippie qui avait dû tant traîner sur les routes du Sud qu’elle n’avait jamais retrouvé le chemin de la patrie du Coca-Cola et du MacDo.

— Assez rigolé, maintenant tu avales, lui fit Carlito en lui tendant d’une main la première gélule du tas et de l’autre le verre plein d’eau.

Rosa s’exécuta. Une fois, deux fois, dix fois… Elle s’étranglait, toussait, recrachait et avait de plus en plus de peine à ingérer ces grosses gélules d’environ une dizaine de grammes et de la taille d’une petite saucisse cocktail…

« Une bonne semaine. Voilà le temps nécessaire aux intestins pour « rendre » tous les petits paquets… À l’intérieur de ces ballots soigneusement préparés, de la drogue. De la cocaïne dont la qualité va faire l’objet d’analyse. Au total, environ 500 grammes de poudre arrivée directement d’Amérique du Sud dans l’estomac de ces passeurs. À la vente, les 500 g de cocaïne représentent au moins 40 000 euros et un joli bénéfice », racontait également le journal.

À la douzième ovule, elle le supplia : « Please, j’en peux plus… Laisse-moi arrêter…» Il lui accorda une courte pause, juste le temps pour lui d’aller voir où en étaient les deux autres et revint avec une bouteille de mauvais whisky.

— Bois un coup et ça va passer mieux, lui dit-il.

L’alcool la détendit un peu et lui permit d’en rajouter une petite dizaine juste avant de caler à nouveau. « J’arrête là… Je sens que je vais vomir… Je suis tellement mal… »

Carlito passa alors aux méthodes plus musclées. Il lui asséna une magistrale paire de gifles et, histoire de l’impressionner, sortit le Colt 45 qu’il cachait dans la ceinture de son pantalon.

— Pas de blagues ! Allez, avale, puta !

Malgré les sueurs froides qui dégoulinaient le long de son dos, malgré cette impression d’être au bord de la nausée et de l’évanouissement, elle se força et en avala six de plus en hoquetant comme une malheureuse. Le tas avait singulièrement réduit, mais il en restait encore. Son visage tournait à la pâleur cadavérique, ses yeux se révulsaient. Allait-elle tenir jusqu’au bout de ce supplice ?

Carlito et ses deux complices qui venaient juste d’en terminer avec les deux autres mules sans doute plus professionnelles que la pauvre Américaine, lui jetèrent à la figure le contenu d’une cuvette d’eau glacée et la maintinrent de force sur sa chaise. Pendant que l’un lui pinçait le nez pour qu’elle ouvre la bouche, Carlito enfournait une à une les grosses gélules en alternant avec des gorgées d’eau qui souvent coulaient partout. La vieille américaine essayait de se débattre et même de crier par moment. Mais elle ne parvenait qu’à s’étrangler et à récolter des claques et des coups de plus en plus violents de la part de ses tortionnaires qui ne lui firent cadeau d’aucun ovule. Quand enfin la table fut vide, ils lui laissèrent quelques minutes pour reprendre ses esprits et calmer ses larmes et ses spasmes. Plein à craquer, son estomac lui donnait l’impression douloureuse d’être sur le point d’exploser. Elle regardait ses trois bourreaux de son œil le plus noir, mais la nausée était si violente qu’elle n’avait même plus la force de les engueuler…

Dix minutes plus tard, les trois mules furent embarquées dans un gros 4X4 de marque Land-Rover qui stationnait en plein soleil devant la porte de la baraque. Ils filèrent en direction de l’aéroport. Il n’y avait plus une minute à perdre. L’embarquement se passa sans histoire particulière. Assis dans l’avion aux côtés de Rosa, Carlito trouva un journal où il lut ceci :

« Mort d’une passeuse de cocaïne âgée de 15 ans

Une jeune fille a été retrouvée à Orléans, avec des boulettes de drogue dans le ventre. Elle aurait joué le rôle de « passeur » dans un trafic. « Elle avait 42 boulettes de cocaïne dans le tube digestif et l’une d’elle a dû éclater », a indiqué à la presse la procureure de la République d’Orléans.

Isabelle T. Y, française d’origine dominicaine, a été retrouvée morte mardi à Orléans, à la suite d’une overdose. La jeune fille âgée de 15 ans avait décollé de Saint-Martin aux Antilles dimanche et atterri à l’aéroport d’Orly avant d’être escortée à Orléans par des trafiquants. Selon une source policière, la jeune mule aurait accepté ce dangereux voyage contre la somme de 3000 euros.

Le corps de Y a été découvert par les policiers alors que ceux-ci enquêtaient sur une filière de trafic de stupéfiants entre la France et les Antilles. Alertés d’un prochain arrivage de drogue, les enquêteurs avaient interpellé mardi le présumé « agent d’accueil » des mules ainsi qu’un autre suspect. Ce sont ces deux hommes qui les ont conduits dans un appartement où l’adolescente a été retrouvée morte. Ces deux suspects ont été inculpés et écroués à l’issue de leur garde à vue. »

— Quelle horreur, pensa le jeune colombien en posant le journal devant lui, pourvu que tout se passe bien à Paris.

Au terminal 2, porte F de Roissy Charles de Gaulle, Carlito attendait que ses trois mules passent les contrôles douaniers et policiers. Le vol direct Air France 423 Bogota-Paris s’était déroulé sans le moindre incident, mais le plus dur restait à faire. Il passa le premier après avoir donné comme consigne aux autres de laisser l’Antillaise se présenter ensuite, suivie du « Libanais » et de terminer par Rosa Kagan qui lui semblait la moins fiable. Fière et pleine de morgue, l’Antillaise qui se nommait Paula Dieudonné et bénéficiait d’un passeport français eut à peine droit à un regard de la part du douanier. Elle rejoignit Carlito dans le hall alors que les deux autres piétinaient encore dans la file d’attente. Des gens allaient et venaient. Certains poussaient de lourds chariots à bagages, d’autres se pressaient vers leur porte d’embarquement. Le Libano-colombien passa les contrôles sans incident. Seulement au moment précis où il s’avança vers Carlito un grand sourire aux lèvres, deux gros costauds munis de fusils-mitrailleurs AK 47, surgis de nulle part, s’interposèrent et lâchèrent une rafale sans crier gare. Des hurlements se firent entendre, les gens se mirent à courir en tous sens. La plupart se jetèrent instinctivement à terre alors que Carlito, sidéré par la violence et la soudaineté de la scène restait immobile, tétanisé, à regarder sa mule se faire plomber à deux pas de lui. Leurs chargeurs vidés, les deux tueurs se précipitèrent à l’extérieur où sans doute un véhicule les attendait moteur tournant au ralenti. Déjà, des policiers suivis par un petit groupe de soldats en patrouille « Vigipirate » fonçaient vers la scène de l’attentat. Carlito entendit une sirène d’ambulance hurler derrière lui. Deux brancardiers arrivèrent quasiment en même temps que les forces de l’ordre. Un homme se disant médecin se pencha vers la victime et déclara : « Il vit encore ! Vite, vite, embarquez-le à l’hôpital, Messieurs ! »

Les deux hommes en blanc installèrent la mule sur le brancard sans prendre de précautions particulières. Tout allait décidément trop vite pour Carlito. Il n’eut même pas le réflexe de demander à ces hommes à quel hôpital ils emmenaient le blessé. Les flics ne réagirent pas plus, se contentant d’admirer la rapidité de réaction des services de secours. Une seule bonne nouvelle : Rosa profita de la panique occasionnée par la fusillade pour passer tous les contrôles sans qu’on ne lui demande rien. Pour elle, c’était miraculeux. Dans des circonstances normales, ses tics nerveux, ses tremblements, ses frissons auraient immédiatement attiré l’attention des douaniers. Carlito entraîna les deux mules qui lui restaient en direction de la porte de sortie niveau F. Un gros Toyota Landcruiser noir les attendait le long du trottoir du parking de dépose rapide.

— Mais, braillait Rosa, je n’ai pas eu le temps de récupérer ma valise !

— Pas grave, lui répondit Carlito, quelqu’un viendra la prendre tout à l’heure…

— J’aimerais mieux l’avoir tout de suite, tenta de discuter l’Américaine.

— Tu veux finir comme l’autre ? demanda Carlito en faisant signe de démarrer immédiatement au chauffeur qu’il ne connaissait pas.

Pendant que le 4X4 quittait la zone de l’aéroport et se dirigeait vers le nord, Carlito réfléchissait à la situation. Il venait de perdre une mule avec tout son chargement. C’était regrettable, très regrettable. Ses patrons de Bogota allaient le prendre très mal. Bien sûr, il lui en restait deux, mais comment allait-il s’y prendre avec les acheteurs qui n’auraient pas la quantité de marchandise prévue ? La rencontre risquait d’être chaude d’un côté comme de l’autre… Il pouvait déjà numéroter ses abattis… La panique commença à s’insinuer dans son esprit. Il sentit une sueur froide dégouliner le long de son dos. Son cerveau se mit à tourner à toute allure. Il imaginait tout ce qui risquait d’arriver, envisageait toutes les éventualités et il n’en trouvait pas une de bonne, même pas une de passable et encore moins une d’acceptable. Il en était à se dire qu’il valait mieux pour l’instant faire le mort et gagner du temps quand le Toyota pénétra dans la cour d’une ferme isolée au milieu de nulle part, sur une plaine labourée de la Brie profonde…

Un couple d’agriculteurs dans la cinquantaine s’avança vers eux. L’homme était assez trapu et la femme plutôt petite et boulotte avec un visage carré et des cheveux très bruns. Ils se prénommaient Domingo et Maria. Apparemment d’origine portugaise, ils travaillaient comme métayers pour un gros propriétaire terrien habitant la capitale qui avait dû trouver judicieux d’investir dans ces centaines d’hectares de colza, betteraves et céréales.

— Bienvenue, Monsieur Rico ! déclara le paysan. Nous vous attendions. Les chambres réservées pour vous et vos amis sont prêtes. Vous allez passer un très bon séjour chez nous. C’est calme, tranquille… Veuillez nous suivre…

Et il entraîna le petit groupe vers l’aile droite du bâtiment autrefois utilisée comme étable, écurie et porcherie. L’élevage ayant été abandonné depuis fort longtemps, cette partie de la ferme avait été transformée en pavillon d’hôtes tout confort avec cuisine, séjour, vaste salle commune au rez-de-chaussée et chambres à l’étage. Elle faisait face à une autre de taille équivalente qui servait de remise et de hangar pour les puissantes machines agricoles pilotées par Domingo. La disposition en rectangle des lieux avec ses quatre corps de bâtiments enserrant une cour fermée rassura Carlito. Ici, on se sentait en sécurité. La ferme pouvait soutenir un siège. Et, bien malin qui aurait l’idée de venir les dénicher là. Il se dit que l’organisation était d’une puissance remarquable pour pouvoir disposer de pareilles planques si loin de ses bases. Mais cela ne résolvait en aucun cas son problème…

Rosa s’installa d’autorité dans la première chambre, la plus proche de l’escalier. Paula, l’Antillaise préféra celle du fond du couloir. Carlito et Rico, le chauffeur taciturne, prirent les deux qui restaient, sans doute par pure galanterie. Le reste de l’étage comportait encore quatre autres pièces dont les portes étaient fermées à clé. Maria leur servit un dîner simple et copieux dans la salle commune puis Domingo alluma un bon feu dans la cheminée. Le repas à peine terminé, les deux femmes prétextèrent la grande fatigue occasionnée par le décalage horaire pour monter se coucher.

— Personne ne quitte sa chambre de la nuit, leur ordonna Rico qui semblait bien décidé à prendre en main les opérations. Nous disposons tous d’un cabinet de toilettes avec WC dans la chambre, donc aucune raison d’aller nous promener !

Rosa monta l’escalier en grommelant quelques paroles parsemées de « Son of a bitch ! ». Les deux hommes s’enfoncèrent dans deux antiques fauteuils après s’être versé deux verres de la gnôle proposée par leur hôte rustique.

— Il va falloir nous organiser dès maintenant, fit Rico. ILS ne sont pas contents du tout, là-haut !

— Tu les as prévenus de l’attentat ?

— Bien entendu, j’ai fait mon rapport. ILS vont nous envoyer une équipe en renfort. La consigne est de protéger à tout prix le reste de la « cargaison »…

— ILS ne vont pas nous mettre à l’amende quand même ? demanda Carlito un peu inquiet.

— Je n’en sais rien, lui répondit le chauffeur. Pour l’instant, ILS veulent absolument savoir qui sont les fils de p… qui nous ont flingué notre première mule.

— Peut-être bien que nos acheteurs ont préféré balancer une poignée de pruneaux plutôt que d’aligner la tune, suggéra Carlito. Ça coûte moins cher !

— Ils devaient être bien organisés, car il y avait une deuxième équipe qui est apparue juste à temps pour ramasser le cadavre et récupérer la poudre…

— J’espère que tu leur as bien raconté tout cela. Tu comprends, c’est ma première mission, je ne voudrais pas qu’ILS croient que…

— ILS ne croient rien du tout, l’interrompit Rico. ILS savent. ILS savent tout ! Il y a eu une traîtrise et, crois-moi, ça va se payer au prix du sang… Pour l’instant, j’ai ordre de prendre les commandes et d’organiser des tours de garde. Les autres peuvent attaquer n’importe quand…

Un long moment, ils contemplèrent les flammes en gardant le silence, puis ils se mirent à jouer avec des dominos qu’ils avaient trouvés sur une étagère. Quand la grande horloge comtoise marqua 11 heures 30, Rico se mit à bailler. Quelques braises rougeoyaient encore dans la cheminée…

— Il est grand temps que j’aille me coucher, déclara-t-il. Tu vas prendre le premier quart, disons jusqu’à trois heures du matin. À ce moment-là, je viendrai te relayer. Tâche de ne pas t’endormir !

— Ne t’inquiète pas… Cette affaire me turlupine suffisamment pour que je ne ferme pas l’œil de la nuit…

— Tiens, fit l’autre en lui tendant un petit cachet blanc. Avale-moi ça, c’est plus sûr !

— Qu’est-ce que c’est ?

— Du speed. Effet garanti.

Carlito resta donc éveillé, bien calé dans son fauteuil après avoir pris la précaution d’éteindre l’ensemble des lumières. Deux heures plus tard, un grincement venu de l’étage le fit sursauter. Quelqu’un venait de faire craquer une lame de parquet et commençait à descendre l’escalier. Carlito se leva et alla se plaquer contre le mur. Malgré l’obscurité, il parvint à distinguer une forme féminine simplement vêtue d’un grand tee-shirt clair. C’était cette dingue d’Américaine ! Arrivée au pied des marches, elle se dirigea vers la cuisine qu’elle traversa comme une vraie somnambule. Puis elle ouvrit ensuite la porte d’une souillarde qu’il n’avait même pas remarquée. Il sentit un courant d’air froid qui lui indiqua que Rosa avait trouvé une issue donnant directement sur un champ fraîchement labouré. La vieille marchait pieds nus, droit devant elle, sous la lumière blafarde de la lune. Resté dans l’embrasure de la porte, Carlito lui laissa prendre un peu de distance avant de se lancer à sa poursuite. Elle traversa tous les labours d’un pas décidé et sans se retourner une seule fois. Carlito dut accélérer le pas et même courir pour pouvoir la rattraper à la lisière de la forêt.

— Rosa, soyez raisonnable…

— Foutez-moi la paix, espèce de macaque ! lui lança-t-elle sans ménagement. Je retourne de ce pas à l’aéroport. Il faut absolument que je récupère mes bagages !

— Je vous promets que vous les aurez dès demain matin. L’Organisation vous les fera parvenir…

— J’ai pas confiance. Votre c… d’Organisation, elle a pas empêché l’autre crétin de se faire trouer la peau juste devant moi !

Rosa était manifestement très énervée. Carlito remarqua son front inondé de sueur, ses yeux exorbités, ses mains tremblantes et les tics qui déformaient par moment les traits de son visage. Elle devait être en manque et il n’avait rien à sa disposition pour la soulager. Au loin, du côté de la ferme, ils entendirent le bruit d’un véhicule à moteur…

— Il faut que nous rentrions maintenant, Rosa et sans plus attendre…

— Non, je veux ma valise !

— Mais l’aéroport est au moins à quarante kilomètres d’ici et pas dans cette direction.

Elle s’arrêta net de marcher et se laissa tomber à terre telle un sac de sable…

— Je vous jure, continua le Colombien que dès demain, nous irons vous la chercher…

Il lui fallut des trésors de patience et de persuasion pour qu’elle abandonne son projet idiot et qu’elle accepte de reprendre le chemin de la ferme en suivant la route cette fois. Nichée dans l’immensité de la plaine, le bâtiment ressemblait à un petit château fort dépourvu de tours. À la fois solide et dérisoire… Le portail de bois plein qui aurait dû être soigneusement fermé était grand ouvert… Encore plus étrange, ils remarquèrent dans la cour deux 4X4 dont les moteurs tournaient au ralenti. Il était maintenant plus de deux heures du matin. Quelque chose de totalement anormal était en train de se produire. Des lumières s’allumaient puis s’éteignaient aux fenêtres du corps de ferme principal. Le pinceau lumineux de puissantes torches électriques apparaissait ici ou là. Talonné par Rosa, Carlito fonça vers les chambres d’hôtes. Ils grimpèrent quatre à quatre les marches de l’escalier sans rencontrer personne. À l’étage, toutes les portes étaient ouvertes, les lumières allumées et des meubles renversés. Que venait-il de se passer ? Une panique ? Un saccage ? Une nouvelle attaque en règle ? Toutes les chambres étaient vides et dans le plus grand désordre. Carlito se précipita vers celle de Paula, l’Antillaise. Et là, il découvrit un spectacle digne des pires films d’horreur de série Z. La pauvre fille gisait sur son lit dans une grande mare de sang. Sa tête était déjetée sur le côté, presque décollée de son cou, car elle avait été égorgée et vidée de son sang. Et ce n’était pas tout. Il y avait de quoi vomir et être glacé d’effroi. Son abdomen était ouvert depuis le pubis jusqu’au diaphragme. Intestins, estomac et autres organes étaient répandus sur la couverture. Un boucher sauvage et fou avait procédé à ce monstrueux étripage pour récupérer dans l’estomac et les intestins de la fille toutes les gélules qu’elle avait absorbées dans la cabane du barrio de Bogota !

Devant un spectacle aussi barbare, Rosa poussa un cri rauque et s’effondra, évanouie. Carlito fonça dans le couloir, redescendit à toute vitesse l’escalier et tomba sur Domingo, le fermier, armé d’un fusil de chasse.

— Ne montez surtout pas à l’étage, lui dit-il, et donnez-moi ça immédiatement !

L’autre fut tellement surpris par son air décidé qu’il se laissa démunir de son arme sans rien dire. Déjà le premier tout terrain franchissait le portail d’entrée en faisant hurler ses pneus. Et soudain, Carlito aperçut Rico qui prenait le volant du Toyota, manifestement décidé à filer en suivant les autres. Sans réfléchir une seconde, Carlito épaula et tira dans sa direction presque sans viser. Le coup de feu déchira le silence de la nuit et Rico s’effondra la tête sur le volant. Le passeur avait fait mouche du premier coup. La décharge de chevrotines que Domingo réservait plutôt aux sangliers lui avait truffé de plombs toute la tête et le haut du buste. Il y eut quelques spasmes nerveux puis le gros conducteur ne bougea plus. Carlito resta un moment immobile, le fusil à la main, ne réalisant pas encore ce qu’il venait d’accomplir. Domingo s’approcha : « Mais pourquoi sont-ils venus faire ça chez moi ? Ils ne pouvaient pas aller ailleurs ? »

L’affaire tournait de plus en plus mal. Maintenant les deux tiers de la cargaison de coke s’étaient volatilisés et Rosa n’avait eu la vie sauve que parce que la lubie d’aller se promener la nuit dans les champs l’avait prise… Dans la boîte à gants du Landcruiser Toyota, Carlito récupéra un Browning 9 mm qu’il glissa dans sa ceinture. Il balança le cadavre dans la cour et attrapa Rosa par le bras avant de l’installer sur le siège avant. Pas question de rester une minute de plus dans cet endroit. D’un instant à l’autre, les tueurs pouvaient revenir pour achever le travail. Rosa se mit à pleurer et à pousser des cris hystériques. Deux gifles bien assénées la rendirent à la raison. Le fermier tenta bien de protester :  » Vous n’allez tout de même pas nous laisser avec deux cadavres sur les bras ? Qu’est-ce que nous allons pouvoir raconter aux flics ? « 

— C’est ton problème ducon, lui répondit Carlito en lui braquant l’automatique sous le nez et en faisant vrombir le puissant moteur. Tu racontes ce que tu veux… Fallait faire attention à ne pas laisser entrer n’importe qui dans ta ferme pourrie !

Et il démarra en laissant le pauvre paysan effondré au milieu d’un gros nuage de poussière…

À Paris, le Colombien abandonna le 4X4 le long d’un trottoir non loin du métro Stalingrad. Avant son départ, le cartel lui avait indiqué une adresse à n’utiliser qu’en cas de problèmes particulièrement graves. Trois macchabées en moins de 24 heures, la perte de la majeure partie de la came, cela nécessitait de prendre des mesures d’urgence. À l’adresse en question, ils tombèrent sur trois Péruviens de petite taille dont l’activité principale consistait à jouer de la musique andine dans les couloirs du métro et qui accessoirement étaient d’honorables correspondants de l’Organisation. Sans poser de questions oiseuses, ils lui confièrent les clés d’un petit appartement situé dans le quinzième arrondissement, rue Fourcade, tout près de la station de métro  » Convention « . Un immeuble haussmannien sans charme particulier. Sixième étage sans ascenseur, un deux pièces meublé où ils s’enfermèrent pour ne pas dire qu’ils s’y terrèrent en craignant le pire…

Carlito avait hâte de récupérer les gélules et de se débarrasser de l’Américaine qui se révélait une compagne acariâtre et fort désagréable. Un début de plan B s’esquissait dans son esprit enfiévré, mais il restait encore très flou. Il savait qu’il allait devoir se méfier de tout et de tout le monde et sentait confusément qu’une fois la came extraite du ventre de Rosa, il pourrait peut-être manœuvrer plus facilement et, qui sait, sauver sa peau. Il enferma Rosa dans l’appartement et descendit acheter quelques vivres et surtout du Dulcolax, de l’huile de ricin et toutes sortes de laxatifs, histoire d’accélérer le transit intestinal de l’Américaine qui n’accepta d’ingérer ces substances qu’après s’être vue infliger une solide raclée avec force coups de poings, gifles et horions divers…

— Salaud, lui dit-elle, tu ne pouvais pas attendre que je chie naturellement toute ta merde !

— Non, on est trop pressé ! Les autres vont finir par nous tomber dessus et je ne sais pas trop ce que va faire l’équipe de secours quand elle déboulera ici…

— Eh, moi j’ai fait tout ton foutu boulot ! Je me les suis enfournées tes saloperies de gélules et maintenant faut encore que je m’appuie tes putains de laxatifs ! Alors, va falloir songer à aligner le pognon !

La journée passa sans incident majeur. Le lendemain matin, Rosa alla à la selle plusieurs fois, mais rien d’intéressant ne voulait apparaître. Furieux et déçu, Carlito partit faire quelques courses en fin d’après-midi. Ils n’étaient pas vraiment à court de nourriture mais le Colombien n’en pouvait plus de ce huis clos avec une timbrée qui mettait la télé à fond, fumait cigarette sur cigarette et vidait une à une toutes les bouteilles du bar pour calmer son angoisse.

La porte refermée et soigneusement verrouillée, Rosa entreprit de fouiller dans son sac à main, espèce de grosse besace informe remplie de centaines de bricoles. Elle finit par le retourner et par étaler tout le bric à brac sur la table. Merveille, elle découvrit ce qu’elle cherchait fébrilement : un petit cachet blanc qui était resté coincé dans une des coutures du fond. Elle l’avala avec une grande gorgée de whisky.

Elle attendit moins d’une demi-heure pour que l’effet hallucinatoire ne se déchaîne. Les murs se mirent à gondoler, à prendre des formes bizarres et le plancher commença à tanguer dangereusement. Rosa se sentait de plus en plus mal. Son cœur battait la chamade. Elle peinait à respirer, se sentait comprimée par les murs qui se rapprochaient inexorablement les uns des autres comme une sorte d’étau géant. C’était horrible, un véritable cauchemar. Des cris stridents et des rires monstrueux résonnaient dans sa tête. Un voile rouge sang s’étendit devant ses yeux. Des milliers d’insectes noirs envahissaient l’appartement. De temps en temps, des flashs d’une précision chirurgicale lui imposaient la vision monstrueuse de l’Antillaise baignant dans son sang au milieu de ses boyaux répandus. L’air se mit à lui manquer de plus en plus. Elle paniquait à l’idée de mourir étouffée. Elle tendit la main vers une fenêtre qui perdait toute consistance et semblait se tordre sur elle-même. Elle avait un besoin vital de l’ouvrir pour trouver un peu d’oxygène et arrêter de suffoquer…

Quand Carlito passa de la rue de Vaugirard dans la rue Fourcade, il fut surpris par la présence d’un car de police et d’une ambulance des pompiers. Il essaya de s’approcher. Quelques passants restaient plantés le long d’un périmètre de sûreté. En fait, il ne put rien apercevoir, car il arriva au premier rang juste au moment où les pompiers refermaient les portes arrière de l’ambulance avant de repartir toutes sirènes hurlantes. Il interrogea une grosse femme qui semblait complètement bouleversée.

— Oh, mon pauvre Monsieur. C’est une pauvre dame qui s’est jetée par la fenêtre… Ce n’était pas beau à voir…

Il grimpa quatre à quatre jusqu’au sixième étage pour trouver l’appartement vide et la fenêtre ouverte. Le cauchemar continuait de plus belle. Maintenant, il pouvait dire qu’il avait vraiment tout perdu. Il allait devoir expliquer cette suite de malheurs à ses chefs, supplier qu’on veuille bien le croire et surtout qu’on le laisse en vie. Il devrait sûrement promettre de tout rembourser jusqu’au dernier centime, dût-il s’endetter pour mille ans et accepter de faire les pires saloperies… Et il n’était même pas sûr que les autres acceptent. Il referma la fenêtre, verrouilla la porte de l’intérieur et se laissa tomber dans un fauteuil. Il passa le reste de la soirée à boire ce qui restait des bouteilles. Whisky, rhum, vodka, apéritifs ou liqueurs, tout y passa…

Le lendemain matin, plusieurs coups frappés à la porte le ramenèrent à la réalité alors qu’il tenait une gueule de bois carabinée. Qui venait le déranger de si bonne heure ? Des gens du Cartel qui voulaient sans doute lui demander des comptes. Une panique folle s’empara de Carlito. Il se saisit du Browning, repoussa le cran de sûreté et tourna l’arme vers lui.

De l’autre côté de la porte, Gilbert Toussaint, plombier, accompagné de Kévin Malongo, son apprenti, s’impatientait. Il n’avait pas que cela à faire. La propriétaire des lieux lui avait demandé d’intervenir pour une fuite à la chaudière et lui avait promis qu’il y aurait quelqu’un pour lui ouvrir. Le plombier était pressé, d’autres clients attendait son intervention. Les deux hommes se mirent à tambouriner une dernière fois, mais restèrent pétrifiés quand ils entendirent une détonation claquer comme un coup de tonnerre de l’autre côté de la porte…

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